• Anne-Marie Poyet, l'amie devenue ouvrière.

    Anne-Marie Poyet

     (1895-?)

    Anne-Marie Poyet, l'amie devenue ouvrière.

     1° SON ÉDUCATION (1907-1909).

     Entre les monts du Lyonnais et le Pilât court du Sud-Ouest au Nord-Est, de Saint-Etienne à Lyon, l'étroite vallée du Gier, toute noire de mines, de forges, de fumées, de fabriques de tous produits, tout encombrée de cités industrielles : l'une d'elles, Izieux, très près de Saint-Chamond, s'étale en partie dans la dépression appelée le Creux, où s'élèvent de toutes parts les longues cheminées des teintureries, qui souillent le petit torrent de leurs déjections multicolores. Dans une chambre de premier étage, donnant sur un modeste carrefour, vivait, ces dernières années, une famille d'ouvriers.

     Le père et la mère ont chacun une quarantaine d'années : intelligent, courageux, le père, Louis Poyet, d'une maigreur impressionnante, est teinturier dans une des grandes usines du voisinage, qui chôme malheureusement un ou deux jours par semaine ; la mère, grande et maigre aussi, intelligente et énergique comme son mari, s'occupe activement  de son intérieur, et, comme la plupart des ménagères d'Izieux et de Saint-Chamond, elle dévide de la soie à domicile,— mais elle, sans que jamais la besogne de la maison pâtisse, — et arrive ainsi à ajouter 0 fr. 50 aux 4 fr. 50 que rapporte le père, chaque jour de travail.

     C'est qu'il y a quatre enfants à nourrir, quatre beaux enfants, et l'un d'eux inspire pour son avenir les plus cruels soucis. L'aîné, Claudius, a dix-neuf ans et commence à gagner lui-même dans une autre teinturerie ; la plus jeune, Louise, en a trois. Entre ces deux extrêmes viennent deux filles : une petite Marcelle, intelligente et vive, qui a huit ans, et la seconde de la famille, Anne-Marie, qui a douze ans et l'épouvantable infirmité triple : elle est sourde, elle est muette, elle est aveugle.

     Pourtant, elle était née belle enfant, bien constituée, avec une forte chevelure noire, de grands yeux bruns, une intelligence précoce qui promettait beaucoup. A dix-sept mois, elle marchait et parlait comme une enfant de trois ans : tout le monde l'admirait. Mais, le 8 avril 1899, après avoir comme d'ordinaire joué dans la rue avec son frère, de 6 à 7 heures du matin, elle remonte vers sa mère, tombe subitement malade, change de couleur, et, le lendemain, elle avait 42 degrés de fièvre et d'atroces souffrances dans la tête. C'est une espèce de méningite, et deux médecins appelés en hâte craignent pour la vue et pour la vie.

     Quinze jours après, un médecin oculiste constate que l'œil gauche est complètement perdu et que le droit perçoit encore une lueur, mais il déclare comme ses confrères, que l'enfant ne peut vivre longtemps. Elle n est d'ailleurs plus qu'un squelette.

     Au bout de deux mois, les parents profitent d'une légère accalmie pour mener leur petite malade à Lyon. On voit deux oculistes qui diagnostiquent, l'un une tumeur cérébrale qui va sortir par les yeux, l'autre une méningite aiguë : ils s'entendent du moins pour affirmer que la pauvre petite n'a plus que quelques jours à vivre, et, le cas étant extraordinaire, ils proposent de la faire admettre, pour la suivre tous les jours, dans quelque « charité » de la ville : le père et la mère préfèrent la remmener et qu'elle meure auprès d'eux. L'enfant ne poussait qu'un cri, et seul un bouquet de cerises réussit à la calmer quelques instants.

     Ils la soignèrent quinze mois, la nourrissant de lait, de biscuits et de bonbons. Impossible de la laisser dans son lit : le jour et la nuit, ils se relayaient dans leur fatigue pour la tenir dans leurs bras. Ce n'est qu'après de longues heures de souffrance et d'abondantes larmes qu'elle arrivait à goûter ainsi un peu de repos.

     L'attention des parents se fixait principalement sur les malheureux yeux de leur enfant, que le père décrit de la sorte :

     Pendant cette longue époque, ses yeux changèrent de couleurs, environ tous les mois, ils deviennent d'abord verts, puis traversés de filets de sang comme les rayons de clarté d'une étoile, ensuite bleus, soit d'une teinte plus ou moins foncée. Ensuite, le voyant (sic) des yeux s'écarta, puis ses yeux pâtirent davantage.

     Quand on soupçonna, pour la première fois, qu'Anne-Marie n'y voyait plus, sa mère lui apporta son jouet préféré, une poupée : l'enfant la prit vivement, puis la repoussa, éclatant en sanglots.

     Le merveilleux dévouement des Poyet a donc sauvé la vie à leur fille, mais ils doivent faire la constatation navrante qu'elle a totalement perdu la vue et l'ouïe, et si elle a conservé toujours son intelligence, il ne lui reste plus rien de toutes les petites connaissances qu'elle possédait auparavant, elle ne sait même plus dire : « papa » ni « maman». Elle est, en plus, devenue muette. Les braves gens ne font que l'en aimer plus et la soigner mieux. De mille façons, ils s'ingénient pour entretenir et ranimer la petite flamme dans la pauvre âme murée. Chaque soir, l'ouvrier foulon, revenu chez lui après avoir épuisé sa poitrine délicate dans l'atmosphère trop humide de la teinturerie, prend sur ses genoux sa petite infirme, à laquelle, nous disent les voisins, il a voué « un véritable culte » ; il l'embrasse, il la caresse, et, disposant de plus de temps que « la mère », il lui consacre jalousement tous ses instants de liberté, inventant des moyens de communiquer avec elle, de lui faire retrouver ses anciens mots et de lui en apprendre de nouveaux : il lui rapprend « papa » et « maman » en mettant les doigts de son enfant dans sa propre bouche durant qu'il prononce ces mots. Il lui imprime aussi des signes appropriés sur l'épiderme : un souffle chaud sur la menotte voudra dire « papa », deux souffles» maman », trois souffles « grand'mère ».

     L'enfant a maintenant quatre ans, elle est un peu mieux : le père lui fait comprendre les choses en lui faisant toucher les objets, comme les poupées, les bonbons. Il lui fait aussi toucher les fruits et palper la différence quand ils sont « verts » ou bien bons à manger : ayant un petit jardin près de la maison, il l'y emmène, lui fait toucher groseilles, fraises, raisin, etc., si bien qu'elle apprend à aller seule au jardin, et, ne marchant jamais sur les légumes, elle cueille avec discernement des fruits, sans en prendre jamais qui ne soient point mûrs.

     Elle a quatre ans et demi lorsque sa sœur Marcelle vient au monde.

     Nous lui avons fait comprendre, dit le père dans un récit d'une savoureuse naïveté, qu'il faudrait la soigner; nous avions à cette époque un petit chien très bien habitué à Anne-Marie. Elle le mayotait avec un linge et des lacets comme si ce fût été un bébé sans que le chien ne bougeât pas plus que si ce fût été une poupée. C'est ainsi qu'elle mayota sa sœur Marcelle, en lui chauffant les pieds, avant de la langer, auprès du foyer, et à chaque instant, mesurant la distance avec la main, de ses pieds au foyer, pour qu'elle ne brûlât pas sa sœur.

     Le père donne plus de temps à sa fillette les deux ou trois jours de chômage de chaque semaine. Quand il sort, il emmène son enfant par la main. A vrai dire, il la gâte bien un peu, mais avec quelle tendresse persévérante ! A une certaine époque, afin de suffire à la charge de sa famille et ne point contracter de dettes, il repartait le soir, une fois sa journée finie, pour faire du travail supplémentaire, et il avait pris l'habitude de toujours rapporter des bonbons ; chaque soir, Anne-Marie l'attendait avec impatience et, sitôt arrivé à la maison, s'empressait de chercher dans ses poches; rentrait-il tard, lorsqu'elle s'était déjà couchée, elle se relevait pour venir prendre ses friandises.

     A la fin de ses rudes journées, Louis Poyet ne rapportait pas seulement à sa fille des sucreries: par une charmante attention, il lui rapportait aussi son salaire.

     Anne-Marie avait l'habitude de toucher mon salaire — [cette expression n'a jamais été si juste] — chaque fois que je l'apportais à la maison pour le remettre à sa mère. J'avais trouvé une fois un travail plus rémunérateur ; fallait voir sa joie lorsqu'elle constata que j'apportais un salaire plus élevé ; car elle avait la connaissance approximative de la valeur de l'argent ou de l'or.

     Peu à peu, les crises douloureuses de l'enfant s'espacèrent, et, au bout de cinq années, à l'âge de sept ans, sa santé s'équilibra définitivement.

     Entre un père et une mère aussi dévoués, Anne-Marie fit de rapides progrès. C'est à peine si l'on pouvait se douter de son terrible amas d'infirmités ; au dire d'un témoin autorisé, elle n'ignorait rien des événements de la famille ou des maisons voisines ; naissances, maladies et morts. Elle reconnaissait, en les touchant à nouveau, toutes les personnes qu'elle avait une fois touchées, et elle avait toutes sortes de moyens pour les désigner : ses frères et sœurs, par leur taille qu'elle comparait à la sienne : son oncle, qui est père de famille, par le geste d'un enfant qu'on berce, etc... Elle savait exprimer ce que c'est qu'une église, une école, le chemin de fer, etc... Elle avait compris que tout s'achète à prix d'argent, et, partant, la nécessité d'économiser pour vivre.

     Rien n'était curieux, paraît-il, comme de la surprendre chez ses parents en leur absence : elle s'occupait avec une grande adresse du ménage ainsi que de ses sœurs. Elle s'aperçoit un jour que sa mère est partie sans enlever la clé de l'armoire ; aussitôt elle prend la clé, la met en sûreté, et, au retour de sa mère, la lui rend, en lui expliquant que quelqu'un aurait pu entrer et prendre de l'argent dans l'armoire.

     Ainsi, cette malheureuse emmurée, au lieu d'être, comme d'autres, jetée par les éternelles ténèbres intérieures dans l'idiotie ouïe désespoir, salue la lueur qui pénètre dans son cachot, et l'auteur de cette merveille, c'est la tendresse, et, ce qui est plus extraordinaire, la tendresse d'un homme, de cet admirable homme du peuple qui, en comprenant de la sorte son devoir paternel, a cru faire la chose la plus naturelle du monde.

    Anne-Marie Poyet, l'amie devenue ouvrière.

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    Cependant, le 2 novembre 1906, les douze ans d'Anne-Marie sonnèrent. Ses petites contemporaines avaient fait leur Première Communion. Louis Poyet avait mené sa fille vers elles ; il lui avait laissé palper leurs fins vêtements, à l'église, lui donnant obscurément comme l'appétit de cette fête et lui faisant comprendre que pareille joie lui arriverait un jour.

     Pour cela, il faut la faire instruire, et ainsi elle ne tombera pas à la charge de ses frères et sœurs. L'enfant elle-même est ravie de cette perspective ; elle fait comprendre à ses parents que, de la sorte, elle saura écrire, elle ne sera pas obligée, plus tard, de mendier son pain par les rues ; elle pourra, elle aussi, gagner de l'argent pour vivre : touchant et délicat souci matériel qui, dans cet humble milieu ouvrier, a passé tout naturellement des parents à la petite fille elle-même, triplement infirme.

     Seulement Anne-Marie fait comprendre en dessinant sur elle les contours de la cornette et du bavolet, qu'elle veut entrer chez des religieuses. C'est que, aux jours sombres de la longue maladie, les Poyet ont été réconfortés par Sœur Rose-Madeleine, la vieille Sœur de l'ordre de Saint-Joseph qui a usé ses forces au service des ouvriers d'Izieux, à qui elle distribue depuis cinquante ans les magnifiques libéralités de la famille Gillet. Aussi la croix et le chapelet de Sœur Rose-Madeleine veulent dire pour l'enfant: affection et charité sans borne.

     L'on frappe à la porte de diverses institutions religieuses ou laïques : partout des refus. Il arrive à cette déshéritée ce qui est arrivé dix ans plus tôt à Marie Heurtin, ce qui arrive invariablement toutes les fois qu'un pauvre être se permet cet affreux cumul d'être sourd, muet, aveugle, et demande, par l'intermédiaire de sa famille, à être admis dans une institution : celles d'aveugles le refusent parce que sourd, celles de sourds-muets le repoussent parce qu'aveugle.

     Une seule porte reste ouverte à Anne-Marie Poyet : l'asile départemental, où elle ira végéter, s'abrutir, s'affoler peut-être parmi la multitude des idiots et des dégénérés... Marie Heurtin n'avait-elle pas dû elle-même entrer au Grand-Saint-Jacques de Nantes ! Les parents Poyet ne possèdent rien, mais ils ne peuvent se résoudre à exposer ainsi leur fille, et, malgré le peu de chance de succès, ils se remettent en chasse.

     Ils recourent à l'institution des Sourds-muets de Paris, l'institution Valentin Haüy, et cette célèbre maison leur donne l'adresse de Larnay. Déjà un article des Lectures pour tous, intitulé « Sourde, muette, aveugle », est tombé sous les yeux de personnes qui s'occupent de caser Anne-Marie et leur a révélé le nom du précieux établissement du Poitou .

     Au premier appel, les portes de Notre-Dame de Larnay, de l’École française des Sourdes-Muettes-Aveugles, s'ouvrent à deux battants devant la jeune déshéritée. Des cœurs généreux, comme il s'en trouve dans tous les coins de notre France, facilitent l'entrée : à leur tête, il faut placer M. Joannon, maire d'Izieux, et son Conseil municipal. L'on trouve un trousseau à l'enfant, et, le 13 juillet 1907, Louis Poyet, ayant fait avec sa fille, toute contente, les durs 500 kilomètres de la traversée en largeur de la France, sonnait à la haute grille de l'institution de Larnay.

     Anne-Marie témoigna tout de suite, nous rapporta la Sœur Marguerite, son impatience d’aller voir les petites élèves, c'est-à-dire celles qui lui arrivaient à la poitrine (elle les désignait par ce signe). Elle semblait avoir l'idée d’une classe d'enfants, étant allée à l'école d'Izieux avec ses petites sœurs. En possession d'une boîte de bonbons qui lui a été donnée pour venir à Larnay, son premier soin en arrivant est de vouloir en faire la distribution : elle ne veut même pas déjeuner, elle tire la main de son père et montre sa boîte ; c'est son signe pour demander à être conduite chez les petites.

     Je lui amène Marie Heurtin dans la salle à manger : l'enfant la tâte, la mesure à sa taille, et, jugeant Marie plus grande qu'elle, la repousse loin d'elle avec un geste de dédain. La pauvre Marie, qui attendait depuis si longtemps et avec une si vive impatience cette petite sœur d'infortune, fut un peu désappointée de cette première entrevue.

     Je mène donc Anne-Marie à la classe des petites : sa figure s'épanouit aussitôt, on y lit les sentiments d'une joie vive ; elle attire les enfants à elle, les mesure, leur distribue les bonbons, leur montre sa poupée et ses jouets avec une satisfaction bien sentie. Elle paraît immédiatement à l'aise parmi ses nouvelles compagnes. Sa figure redevient maussade quand elle touche les grandes. Elle sent probablement que sur celles-ci elle ne pourrait avoir d'influence.

     L'ouvrier teinturier est obligé de quitter Larnay, confiant sa fille chérie, qui a été l'objet de tout son dévouement instinctif, au dévouement méthodique et éclairé de la Sœur Marguerite, la seule personne au monde capable de recevoir d'un père français un pareil dépôt.

     *

     * *

     A présent, nous nous effaçons, autant que possible, derrière les documents, et nous laissons dialoguer par lettres la Sœur, qui adresse de temps en temps des nouvelles au pays noir, bulletins de victoire éducatrice, sincèrement et simplement rédigés, et le père, ému de reconnaissance ; à cette conversation, va venir tôt se mêler, qui le croirait? la voix d'Anne-Marie elle-même.

     Quatre jours après l'arrivée de l'enfant, Sœur Marguerite écrit :

     Nous avons enfin Anne-Marie au nombre de nos chères élèves. Elle nous paraît bien douée et très mignonne. C'eût été dommage si cette pauvre fille était restée sans instruction. Nous allons l'habituer tout doucement pendant les vacances ; elle va apprendre a s'appliquer à quelque chose tout d'abord, puis, peu à peu, elle va s'habituer à étudier, et au mois d'octobre on commencera sérieusement et sans fatigue l'instruction si difficile pourtant pour cette pauvre enfant.

     Plus tôt qu'elle n'avait supposé, la dévouée institutrice put se mettre au travail direct de l'instruction de l'enfant. Beaucoup mieux partagée que Marie Heurtin à ses débuts, Anne-Marie arrivait à Larnay, se rendant déjà compte, plus ou moins confusément, qu'il existait des manières abrégées de désigner les choses, en d'autres termes elle soupçonnait le rapport du signe à l'objet. Aussi, prenant la poupée qu'aimait Anne-Marie, la Sœur lui enseigna à la désigner par le geste de bercer, selon la langue mimique, puis presque aussitôt lui apprit à la désigner par des lettres suivant la méthode dactylologique, car l'apprentissage des lettres avait déjà commencé ; l’éducatrice écrit en effet le 24 août:

     L'enfant est tout à fait habituée à nous ; elle est gaie et s'amuse comme une voyante. Elle aime les promenades en voiture et hier nous en avons fait une. Sa joie était immense. Elle faisait comprendre que c'est ainsi que son papa viendrait la voir... Elle dit aussi qu'elle partira quand elle sera grande. Tout ceci indique son affection pour les siens. Elle prononce les consonnes suivantes : p, t, f, ch, s, m, n, u. j, et les voyelles a, é, i, o ; ou, eu, pas très bien encore, c'est notre dernière étude. Elle assemble pa, ta, fa, et le premier petit nom : chat. On lui a mis un chat dans les mains, afin qu'elle comprenne bien le rapport entre le mot et l'objet.

     Les bulletins suivants attestent la bonne santé de la nouvelle élève. Ceux qui fréquentaient Larnay étaient frappés, de ses progrès de ce côté : entrée pâle et maigre, elle engraissait et rosissait de jour en jour, sans doute à cause de l'excellent air de Larnay, et aussi parce que l'épanouissement croissant de son âme exerçait sur sa vie physique une heureuse influence. On lui avait d'ailleurs fait comprendre qu'il lui fallait manger de tout pour avoir de grosses joues, afin de s'en aller revoir son papa.

     Au commencement de novembre, elle sait tout son alphabet, et elle en adresse une copie à ses parents en même temps qu'un petit bas qu'elle a tricoté elle-même. Une lettre de la Sœur accompagne l'envoi :

     J'attendais pour écrire qu'Anne-Marie sache écrire l'alphabet en entier pour pouvoir l'envoyer. C'est son premier travail.... Anne-Marie est ici tout à fait chez elle. Elle sait maintenant le chemin de toutes les pièces où elle doit se rendre régulièrement à l'heure indiquée, et elle ne s'y trompe pas. Elle commence à avoir du goût pour l'étude, car au commencement, elle ne voulait que le jeu et le jeu et le jeu.. Je lui ai fait comprendre qu'il fallait comme moi, parler et pointer ses lettres, puis elle ferait sa première communion et elle partirait voir son papa et sa maman...

    Le père répond :

     Izieux. le 9 novembre 1907. Bien chère Sœur,

     II m'est impossible de pouvoir vous dire le bonheur que nous avons eu de recevoir ce petit bas qui est le travail de notre petite fille, cela nous prouve ses progrès. Nous vous remercions beaucoup de nous l'avoir envoyé. Nous l'avons montré à Sœur Magdeleine ainsi qu'à Mlle D.... et aux personnes qui s'intéressent à elle. Toutes en ont été contentes et surprises de voir un pareil progrès ; je vous remercie, ma bien chère Sœur, de la patience et de l'amitié que vous avez envers notre petite Anne-Marie. Vous nous dites ainsi qu'elle fait toujours des progrès pour écrire et pour parler. Si vous pouviez arriver à la faire parler, quelle serait notre joie à tous ! Vous lui ferez comprendre que son petit bas nous a fait un grand plaisir, et pour l'encourager dites-lui que pour le jour de l'an, on lui enverra des papillotes, et un jouet. Pour lui faire comprendre les papillotes, vous vous tordrez la pointe du doigt : elle comprendra tout de suite, car, elle les aime beaucoup. Veuillez, s'il vous plaît, nous dire quel est le jouet qu'elle aimerait le mieux et qui lui serait le plus favorable pour s'amuser. Embrassez-la bien pour nous en attendant que nous ayons le bonheur de le faire nous-mêmes.

     Agréez, ma chère Sœur, l'assurance de nos sentiments. Je vous salue respectueusement.

    POYET Louis.

    Le 30 décembre, cinq mois après son arrivée, elle peut envoyer à Izieux une phrase écrite par elle-même en points Braille, magnifique cadeau du jour de l'an à sa famille :

     J'aime beaucoup papa.

     Sa maîtresse l'apostille ainsi :

     J'envoie une petite phrase très bien pointée par Anne Marie et dont elle comprend le sens. Sa joie est immense à la pensée de cette surprise.

    La fin de l'hiver fut singulièrement bien employée par la maîtresse et par l'élève, secondée par sa fidèle compagne Marie Heurtin : une lettre, plus développée, en fait foi. Elle est datée du 13 avril 1908 :

    Nous avons beaucoup travaillé avec Anne-Marie. Nous avons appris une assez longue nomenclature des choses qui l'entourent et qu'elle peut toucher. Nous avons donné quelques qualités bonnes ou mauvaises à ces choses... Nous avons étudié les pronoms personnels pour pouvoir conjuguer un verbe au présent, ce qui facilite beaucoup notre enseignement, car le verbe, c'est l'action, et l'action nous met en mouvement, ce qui plaît beaucoup à Anne-Marie. Elle envoie aujourd'hui sa première composition épistolaire à ses parents. Ils y liront beaucoup de petits mots qu'elle sait conjuguer, pointer et parler. Ainsi elle lit ou plutôt elle parle une phrase comme celle-ci aisément : « Je cache un dé », puis elle sait chercher maintenant plusieurs compléments à ce verbe, travail qui lui est fort agréable. Nous savons aussi le verbe « avoir », exprimant la possession. Anne-Marie est enchantée de parler, de chercher et de pointer tout ce que son papa et sa maman ont : « Papa a un chapeau, il a... ». « Maman a des tasses, elle a... », tous les ustensiles y passent. La petite classe devient bien intéressante maintenant, mais elle ne pourrait pas dire encore grand'chose seule, il faut qu'on lui aide, qu'on lui fasse dire

     Voici la première petite lettre d'Anne-Marie, bien naturelle et bien caractéristique en sa naïveté :

     Cher Papa et chère Maman.

     Je vous salue. Je vous aime beaucoup. J'étudie beaucoup. Je parle beaucoup. Je pointe du papier. Je saute. Je tourne. Je joue à la balle. Je marche. Je ne tousse pas. Je dors bien. Je mange de la soupe. Je mange de la viande. Je mange de la salade. Je mange du beurre. Je mange de la confiture. Je mange du gâteau. Je bois de l'eau. Je bois du vin. Je bois du lait. Je bois du chocolat. Je bois du bouillon. Je cache ma poupée. Marie — [Marie Heurtin] — cherche Anne et la poupée. Je ris beaucoup. J'aime beaucoup Marie. Je salue Papa, Maman, Claudius et Marcelle.

     ANNE-MARIE POYET.

     

    La fin de l'année scolaire arrivée, les Sœurs donnèrent à Louis Poyet le bonheur de venir chercher son enfant à Larnay et de l'emmener sur les bords du Giers passer un mois de vacances. La sollicitude de la Sœur enveloppe son élève chérie de loin comme de près. Elle écrit le 12 août :

     Anne-Marie a un petit livre où sont écrits tous les mots qu'elle a parlés. Si on lui disait de les lire pour ne pas qu'elle les oublie, on me rendrait service. Ce me n'est-il pas délicieux ? Si elle les prononce mal, qu'on lui presse légèrement le coude, elle comprendra qu'on n'est pas satisfait et s'appliquera à parler.

    A son tour, elle donne des indications au père pour l'aider à se faire comprendre de sa fille. L'on devine si les parents étaient satisfaits des progrès de leur entant. Cette touchante lettre du père en témoigne :

    Izieux, le 29 août 1908.

    Bien chère Sœur,

     Anne-Marie a eu une joie immense en recevant votre lettre ; en la lisant, à chaque frase (sic) elle riait et nous expliquait par signe ce que vous lui disiez, car nous ne comprenons pas tout à sa parole ; aussitôt, elle a fait comprendre qu'il fallait aller chercher des fleurs pour souhaiter la Saint-Louis, et, le soir, elle m'attendait pour me dire : » Bonne fête, papa. « Elle nous la dit si fran (sic) que tous nous n'avons pu nous retenir de pleurer dans notre joie.

     Nous nous sommes procuré une planche — une planche à écriture Braille — pour vous faire une réponse, mais nous n'avons pas pu nous faire comprendre ; nous pensons qu'elle ne sait pas composé, mais elle a relevé de suite toute la lettre avec la planche, sa été bientôt fait.

     Bien chère Sœur, vous nous dites de vous la ramener à la fin du mois, cela est un peu court... Veuillez bien nous accorder encore une quinzaine de jours, je vous promets de la remmener le 12 septembre, j'arriverais le 13 à Poitiers. Croyez bien, chère Sœur, que Anne-Marie ne vous oublie pas et qu'elle a toujours bien envie de repartir ; elle nous parle tous les jours de vous, Sœur Marguerite, Sœur Raphaël, Sœur Palmyre et autre que nous ne comprenons pas les noms. Je ne pense pas qu'elle oublie, nous la faisons lire et écrire tous les jours ; a leur qu'il est on la conduite chez M. le maire, elle n'a pas oublié son livre et son crayon pour montrer ces progrès dont elle est si fière.

     Bien des choses de notre part à la bonne Mère, en attendant le plaisir de vous revoir. Je vous salue respectueusement.

     POYET Louis.

     

    Le père tint parole, et il avait ramené Anne-Marie à Larnay le 15 septembre. Celle-ci manifesta son bonheur de retrouver ses chères maîtresses, et, le jour de son arrivée, se livra, à leur égard, aux plus affectueuses démonstrations. Depuis, nul ennui n'a assombri son jeune visage rosé et gai ; elle ne quitte pas son entrain charmant et elle a repris sa petite classe avec joie. Quelques jours après sa rentrée, elle composait pour ses parents la lettre suivante, qu'elle faisait suivre de son dernier exercice :

     Cher Papa et chère Maman,

     Je ne pleure pas. Je pense à vous. J'embrasse papa et maman. J'aime beaucoup papa et maman. Je me promène beaucoup. J’embrasse mon frère Claudius. J'embrasse ma sœur Marcelle. J’embrasse ma sœur Louise. J'embrasse ma cousine Rosa. J'embrasse mes oncles. J'embrasse mes tantes. J'embrasse Mlle Louise D... J'embrasse Mlle Eugénie. Je salue M. le maire.

     [Remarquons qu'elle ne l'embrasse pas !

     Je suis contente à Larnay. Je mange bien. Je dors bien. Je ris beaucoup. Je suis gaie. J'étudie mes leçons. Je suis attentive. Je parle. J'aime beaucoup la bonne Mère, Sœur Marguerite, Sœur Raphaël, Palmyre, Marie Heurtin.

     ANNE-MARIE POYET.

     

     

     

    EXERCICE

    Une visite à la boulangerie.

    A midi, je suis allée à la boulangerie. J'ai vu de la farine. J'ai vu de la pâte. J’ai vu un pétrin. J'ai vu des pannetons. J'ai vu le four. J'ai vu des pelles à pains. Le boulanger met du bois dans le four. Il ouvre la bouche du four. Il ferme la bouche du four. Il chauffe le four. Il pétrit la pâte. Il met la pâte dans le four. Le pain cuit dans le foyer. Il fait chaud dans la boulangerie.

     Enfin, détail très important :

     Le boulanger de Larnay s'appelle Onésime !

     

    L'on doit se rendre compte de la méthode qu'a adoptée la Sœur Marguerite pour instruire sa nouvelle élève. Elle procède avant tout du connu à l'inconnu, se servant de ce que l'enfant a, ou a eu autour d'elle, pour en faire d'abord la nomenclature, puis instituer des exercices sur chacun de ces sujets, vraies « leçons de choses», comme elles sont en honneur partout aujourd’hui dans la pédagogie officielle, y compris les nouvelles classes de langues vivantes par « la méthode directe ». Pour Anne-Marie, c'est sa poupée, ce sont ses compagnes ordinaires de Larnay, ses parents d'Izieux qui servirent de premiers sujets d'exercices. Tous les objets de cette merveilleuse petite salle de classe, où Marie Heurtin et Anne-Marie sont éduquées, y passent à leur tour, et chacun d'eux est successivement caché par Marie, cherché et trouvé par Anne-Marie ou inversement : chose curieuse, elle avait, au commencement, l'instinct de cacher toujours tous les objets au même endroit, sans se rendre compte que la place était éventée.

     Les divers corps de métier sont examinés sur place, l'un après l'autre, à quoi se prête fort bien cette petite cité de Larnay, qui se suffit à elle-même : la cuisine, la boulangerie, la menuiserie, etc. ; et chacune des matières, pour se bien fixer dans l'esprit, est successivement manipulée de plusieurs façons différentes, au moyen de la forme affirmative, de la forme négative, de la forme interrogative, par exemple :

     Onésime fait du pain. Fais-tu du pain? Je ne fais pas de pain.

     

    Chaque forme est conjuguée à son tour à toutes les personnes, et les sujets sont changés ainsi que les compléments : de la sorte, chaque idée pénètre sûrement dans cette intelligence qui, du même coup, tout en s'enrichissant, s'assouplit. Chaque leçon est préparée avec soin par la Sœur et écrite d'avance pour guider son nouvel effort auprès de l'enfant. Au commencement d'avril 1909, l'élève avait déjà vu et possédait 93 leçons : en novembre, elle en avait vu plus de 200. La Sœur déclarait que c'est la méthode ordinaire et classique des sourdes-muettes voyantes qu'elle avait adaptée aux sourdes-muettes-aveugles.

     Mais, tout cela, Sœur Marguerite l'avait déjà effectué dans l'éducation de Marie Heurtin. Elle osa plus. Forte de son admirable succès, elle ne douta plus de rien : tandis qu'elle n'avait appris à Marie à prononcer que quelques mots, « son art d'agrément », elle résolut de faire parler, comme elle dit, tous les mots à Anne-Marie. Ce qu'il y a de plus fort, c'est qu'elle menait tout de front, apprenant en même temps à sa petite infirme cinq systèmes de langage : mimique, dactylologie. Braille, écriture anglaise, langue orale, et l'on devine pour cette dernière quelles merveilles de patience et de condescendance sont nécessaires, afin de faire saisir à l'enfant qui ne voit ni n'entend, les genres de souffles, la position respective de la langue et des dents, les vibrations de la poitrine, du dos et du nez correspondant à chaque voyelle. L'élève s'en est parfaitement rendu compte, au point qu'elle distingue maintenant très bien quand elle parle haut et quand elle parle bas : aussi parle-t-elle à voix basse dans la chapelle.

     A Larnay, la sourde-muette voyante, dès qu'elle a compris une phrase, la parle, puis court l'écrire au tableau ; l'aveugle entendante, dès qu'elle a lu avec la main une phrase aux points Braille, la parle. Notre audacieuse institutrice traitait Anne-Marie à la fois et en même temps, ce qui est extraordinaire, comme une aveugle et comme une sourde-muette ; elle lui demandait le double travail des deux instructions, y ajoutant en sus les deux langages de signes. Elle était une si consommée éducatrice et l'enfant elle-même a une si vive intelligence que les progrès se sont faits à pas de géant, et sans aucune fatigue: la preuve en est que l'élève se porte de mieux en mieux. Véritablement l'on croyait rêver dans l'attachante petite salle de classe devant un tel spectacle, la Sœur dit à Anne-Marie sur les mains une phrase en langage mimique, l'enfant la répète sur les mains de la Sœur en dactylologie, pour épeler en quelque sorte et s'assurer qu'elle a bien tout le détail analytique, puis elle parle la phrase, ensuite elle va l'écrire au tableau en écriture courante que chacun peut lire, — en conjuguant la phrase à toutes les personnes du singulier et du pluriel, et, pour peu qu'on le lui demande, elle a bien vite fait de la pointer sur sa réglette en Braille. Il est très rare qu'elle commette une seule faute d'orthographe.

     La parole, à vrai dire, est encore loin d'être toujours intelligible et a beaucoup de progrès encore à réaliser, par exemple pour la prononciation des r, la grande difficulté pour tous les genres de sourds-muets. Mais rien n'est bon pour les poumons de l'enfant comme ces exercices de forte respiration, qui manquent tant à ceux des sourds qui ne parlent point, et rien n'établit la communication entre les entendants et ces pauvres infirmes comme lorsque ceux-ci leur font entendre, si gauche soit-elle, cette chose si profondément personnelle qu'est la voix humaine.

     A présent Anne-Marie accueille ses amis avec la parole, et, à ce qu'ils lui disent en mimique ou en dactylologie, elle répond par la parole. Combien plus vivante est cette demi-conversation sonore !

     L'enfant apprend aussi le calcul et fait de petites additions. En novembre 1908, elle avait appris les nombres jusqu'à 441. Venant à Poitiers en voiture afin de se faire photographier pour une édition de cet ouvrage, elle a passé son temps à se répéter à elle-même ses 441 premiers chiffres, et, à la même époque, elle terminait une lettre par ces mots ; « Je vous embrasse 441 fois », et comme l'on s'en étonnait, elle répondait vivement : « Bien sûr ! puisque c'est le plus grand nombre que je connaisse. » Les affectueuses exagérations ne sont-elles pas toujours et partout, profondément naturelles à la femme ?

     L'élève montre une singulière ardeur aux travaux de sa classe, surtout quand la Sœur lui annonce qu'elle va lui apprendre « du nouveau » ; Marie, à cette annonce, frémissait d'aise de la même façon. Anne-Marie met tout son amour-propre à réussir. Un joli détail le prouve : toutes les fois qu'elle hésite dans une réponse et que la Sœur veut la lui donner, elle repousse avec indignation les mains de sa maîtresse et les enferme dans les siennes, emprisonnant ainsi son souffleur, afin d'avoir le temps de trouver seule ce qui lui est demandé.

     *

     **

     On se rappelle quel fut le bouleversement apporté à Marie Heurtin par la révélation de la mort. Il n'en fut pas de même chez Anne-Marie, qui a même, chose curieuse, de la peine à y attacher une idée de tristesse.

     Cependant, elle est naturellement douillette, et les Sœurs luttent contre ce défaut mignon. Un jour, elle trouve que celles-ci ne prennent point assez au sérieux un bobo insignifiant, et elle tient ce langage à la Sœur Marguerite.

     — J'irai chez mon papa. Mon papa écrira à la Bonne Mère (la supérieure de Larnay). La Bonne Mère enverra la lettre à la Sœur Marguerite, et il y aura dans la lettre : Votre amie... ».

     — Qui, votre amie ? interrompit la Sœur.

     — Mais Anne Marie ! reprit l'enfant avec une vivacité presque indignée. « Anne-Marie est malade. Anne-Marie est morte. »

     La vigilante maîtresse en profita pour lui demander si elle savait ce que c'était que la mort.

     —Mais oui, répondit-elle ; Anne-Marie a eu une petite sœur morte.

     — Tu as bien pleuré, à ce moment-là ?

     — Après la mort de ma petite sœur, mon papa a pleuré, ma maman a pleuré, pas moi.

     Le fait est que, une Sœur de Larnay étant décédée, Sœur Lucie, Anne-Marie, en l'apprenant, s'est mise à rire...

     Elle ne veut pas vieillir ni mourir. Mais elle est loin de mettre à son désir l'ardeur passionnée que nous avions rencontrée chez sa grande sœur en infirmité.

     Une sourde-muette, nommée Clara, est morte à l'infirmerie de Larnay, en octobre 1908. Anne-Marie la connaissait parfaitement . Sœur Marguerite en profita aussitôt pour inculquer à son élève une juste idée de la mort. Elle lui donna cette première leçon Sur la mort, le 21 octobre.

     J'ai vu Clara à l'infirmerie. Elle est sur une planche. Elle ne marche plus. Elle ne voit plus. Elle ne parle plus. Elle ne rit plus. Elle ne mange plus. Elle ne boit plus. Elle ne prie plus. Elle ne se promène plus. Elle ne va plus au lavoir. Elle ne lave plus de linge. Elle est froide. Elle est immobile, elle ne vit plus. Elle est morte.

     Le lendemain, cette autre leçon complétait la première et conduisait plus haut :

     Moi, je tricote, je marche, je travaille, parce que je ne suis pas morte ; je vis, parce que mon âme n'est pas séparée de mon corps. Mon âme donne la vie à mon corps.

     J'aime Dieu, qui m'a donné un corps et une âme.

     

    Comme je m'étonnais auprès de l'éminente institutrice qu'elle apprît à son élève des mots comme ceux de l'âme et de Dieu, dont l'enfant ne pouvait encore connaître exactement le sens, elle m'expliqua que, au moment où elle pourrait faire comprendre les choses mêmes, la difficulté serait trop grande s'il fallait en même temps apprendre les mots : elle les apprend donc par avance ; les mots sont donc comme des vases d'attente, qui seront remplis peu à peu de leur précieuse liqueur, et jusqu'aux bords.

     Le contenu du mot Dieu, la Sœur y est arrivée peu à peu par le moyen des fleurs, objet de prédilection d'Anne-Marie, comme le soleil était celui de Marie Heurtin, et voici la leçon qui a été donnée par la maîtresse à sa nouvelle élève dans les derniers jours d'octobre 1908 :

     Nous marchons sur la terre. Sur la terre nous touchons des fleurs, des plantes, des arbres. Les arbres donnent les fruits que nous mangeons et les plantes du jardin potager nous nourrissent. Au-dessus de notre tête; s'étend un immense espace qui se nomme le firmament. Dans le firmament, il n'y a pas de fleurs, ni d'arbres, ni de plantes, comme sur la terre, mais il y a ce qui nous réchauffe, ce qui éclaire : il s'appelle le soleil. Il y a aussi une autre lumière, moins grande, moins belle, qui paraît la nuit : c'est la lune. Il y a encore d'autres petites lumières qui se nomment étoiles.

     — C'est comme les bougies, propose l'enfant.

     Puis vient la nomenclature suivante : la terre, le vent, la pluie, la neige, le froid, le chaud, le beau temps, le mauvais temps, le temps doux, le temps agréable. C'est Dieu qui a fait la terre, le ciel, le soleil, etc... J'aime Dieu.

     La Sœur poursuivit :

     La Bonne Mère aime beaucoup Dieu. Sœur Marguerite aime beaucoup Dieu. Et toi ?

     L'enfant, ne voulant pas déplaire à ses maîtresses, fit une réponse d'une adresse bien réellement enfantine.

     — Moi, je l'aime un peu. — Pourquoi seulement un peu. — Parce que je ne le connais pas.

    La première leçon sur la Sainte Vierge semble l'avoir beaucoup plus frappée. L'occasion en fut la fête de la Présentation, au 21 novembre suivant : Il y avait une petite fille appelée Marie qui est allée dans le Temple. Son papa s'appelle Joachim, sa maman t'appelle Anne.

     — Tiens, comme moi, interrompit-elle.

     Et elle manifesta la surprise la plus vive de savoir qu'une autre personne qu'elle, s'appelait Anne. La petite Marie était sage, douée, obéissante, studieuse.

     — Ce n'est pas comme moi toujours, faisait vivement l'enfant à part elle.

     — Appliquée, continuait la Sœur.

     — Et moi je suis étourdie, faisait-elle.

     — Attentive, intelligente, bonne, respectueuse et pieuse. J'aime beaucoup Marie.

     — Quand je serai grande, répondit l'enfant, je serai comme cette Marie.

     — Mais elle était ainsi toute petite, répliqua la Sœur. La jeune infirme laissa alors tomber les bras en signe de découragement : elle s'estimait vaincue dans son petit amour-propre.

     Les mois de janvier et de février 1909 lui ont apporté une notion plus complète de Dieu.

    Dieu a créé toutes choses. — Dieu est maître de tout. — Dieu est à Poitiers, à Izieux, à Larnay, partout. Il est immense. — Dieu est impalpable : les tables, les murs peuvent être touchés ; on ne peut pas toucher Dieu. Et puis Dieu est éternel : tout naît, tout meurt, par exemple, les hommes, les animaux. Dieu a toujours été et il sera toujours.

     Elle fut bien convaincue peu après de l'existence du ciel et de l'enfer : l'un, une chambre très grande où Dieu habite, et l'autre, une chambre pleine de feu où vont les méchants, et nous lui avons entendu dire avec un son de voix singulièrement expressif :

     Le ciel est un lieu délicieux. L'enfer est horrible.

     A présent, elle aime Dieu sincèrement de tout son jeune cœur, Dieu qui est l'auteur de tout ce qu'elle aime le mieux au monde, puisqu'il a fait les fleurs et lui a donné son père et sa mère et Sœur Marguerite.

     Au retour de ses nouvelles vacances passées à Izieux, Anne-Marie, en octobre et novembre 1909, a commencé l'étude de la Bible et témoigné pour chacun de ses récits d'autant d'intérêt que d'étonnement. L'enfant avait encore beaucoup à apprendre en tout genre. Mais ces quelques renseignements doivent suffire à faire juger de quel train a marché cette nouvelle éducation de sourde-muette-aveugle, commencée seulement depuis deux ans.

     Les résultats acquis déjà sont surprenants : les cinq langages marchant de front et servant à exprimer clairement, correctement, sans confusion ni erreur, tant de choses matérielles tour à tour communiquées par deux systèmes de signes, puis parlées de mieux en mieux, écrites au tableau et pointées.

     La pieuse et savante institutrice n'a pas eu la patience, si l'on ose risquer ce blasphème en parlant d'elle, d'attendre plus longtemps pour faire soupçonner à son élève le monde sublime et réconfortant des idées philosophiques et religieuses : c'est au drame de ce divin travail que nous assistons en ce moment même avec émotion, et nous la voyons commencer à munir la petite infirme des connaissances supérieures, bien plus importantes que les autres pour chaque être humain, — mais surtout pour elle, — de ces convictions élevées qui vont faire, au milieu d'un pareil agrégat d'infirmités, de la consolation, de la dignité morale, de la force, de la joie intérieure, et même du rayonnement.

     N'est-il point encore merveilleux, ébauché par un humble ouvrier d'usine et poursuivi par une géniale religieuse, ce poème d'amour, qui fait chanter de plus en plus clair, de plus en plus haut, une âme jadis bâillonnée de jeune fille ?

     *

    **

     La réussite de cette seconde éducation d'aveugle-sourde-muette est donc éclatante. Elle s'affirme même comme plus remarquable encore que la première, puisqu'elle aboutit à décharger réellement l'enfant d'une de ses trois infirmités : elle parle, donc elle n'est déjà plus muette ; elle est démutisée, et n'est plus, par conséquent, qu'une sourde-aveugle.

     Le principal de ses soins, la Sœur Marguerite le partage entre ces deux jeunes filles, l'élève qu'elle instruit depuis quinze ans et celle quelle éduque depuis deux années, l'une et l'autre formant la partie active, entre les plus âgées déjà instruites et les plus petites annoncées, mais point encore arrivées, de l'Ecole française des Sourdes-Muettes-Aveugles.

     Anne-Marie Poyet s'est attachée à Marie Heurtin dès qu'elle a compris qu'elles étaient atteintes de la même infirmité et qu'elle s'est vue dans la même classe, cette petite classe du bout de l'aile droite de la grande maison, — où s'opèrent depuis quinze ans de telles merveilles sous la direction de la Sœur Marguerite, avec le concours d'une modeste Sœur sourde-muette de l'Ordre des Sept-Douleurs, Sœur Raphaël, qui sert utilement de répétitrice. Les deux jeunes filles forment un couple d'amies, comme certainement il n'en existe point d'autre en France, unies à fond par la fraternité de misère insondable et aussi de résurrection morale sous les touches délicates de la servante du Christ. Elles sont pourtant bien différentes l'une de l'autre, la fille du tonnelier et la fille du teinturier, ce qui n'a fait qu'accroître d'ailleurs la difficulté de ces deux éducations, dont la seconde ne peut être l'exacte reproduction de la première. L'une, la plus âgée, brûle comme d'une flamme intérieure pour le devoir et pour tous les grands objets d'affection, ce que révèlent à l’observateur, dans les moments d'émotion, le léger tremblement des doigts, le murmure du souffle, le frémissement des narines. L'autre, optimiste par nature, a une vivacité juvénile exubérante et tout en dehors, riant à haute voix, aimant à parler et même à crier. Avec leur différence de nature, l'une et l'autre sont délivrées du poids de leurs maux, l'une et l'autre épanouies ont l'âme ouverte au vrai bonheur.

     Aussi quelle reconnaissance n'ont-ils pas plein le cœur, ces deux ouvriers de France, vivant aux deux extrémités du long ruban jaune de la Loire, eux qui n'ont pu rencontrer que chez cette religieuse, si digne en vérité du glorieux nom de « première insti­tutrice de France », le remède efficace à leurs atroces préoccupations paternelles !

    Décembre 1909.

     N. B. — Les amis de Larnay cherchent à constituer peu à peu un petit pécule à Anne-Marie Poyet, et aussi à compléter l'admirable classe par quelques cartes en relief qui y manquent encore (et dont le prix pour chacune doit aller à environ 5 francs).

     P -S. — Le catalogue des sourds-aveugles connus, que nous ne pouvons imprimer cette f'ois, renferme une étude de M. le Dr R. Bessonnet, oculiste, sur le cas d'Anne-Marie Poyet, qu'il croit avoir été atteinte d'infection générale localisée, ou d'une « phlébite des sinus veineux méningés ». (Voir notre 4e édition, p. 411-413)

     

    2° -SUITE DE L'ÉDUCATION (1910-1913).

     A la mort de sa chère maîtresse. Sœur Marguerite (8 avril 1910), le chagrin d'Anne-Marie fut bien grand, mais il ne dura pas : elle n'était alors qu'une enfant et son cœur n'était pas encore complètement formé, au contraire de Marie Heurtin, son aînée de neuf ans, dont la douleur fut plus profonde et plus durable.

     Sous la direction de ses nouvelles institutrices, Sœur Saint-Robert d'abord, puis Sœur Saint-Louis, Anne-Marie Poyet étendit pendant 4 ans ses connaissances dans la grammaire, qu'elle connaît bien, dans l'arithmétique, qu'elle aime peu, dans l'histoire de France, dans la géographie, où elle a appris à connaître sur les cartes en relief la France et l'Europe, dans l'histoire ecclésiastique, matière qu'elle aimait spécialement, mais elle s'effrayait de la souffrance des martyrs.

     Elle se plaisait aussi aux leçons de choses, et cette nature riche, parleuse, toujours prête à la réplique, réussissait particulièrement dans les exercices de style. Outre les 5 autres systèmes de langage on lui apprit à se servir de l'imprimerie Vaughan ; mais elle ne l'aime pas parce que sa vivacité en trouve l'emploi trop long. A la demande de ses parents, on lui apprit un peu le filet et le paillage des chaises. Quant à l'instruction religieuse, nous l'avons laissée connaissant Dieu et l'aimant de tout son cœur. L'on put lui faire faire, selon la dernière pensée de Sœur Marguerite, sa communion privée dès le jour de Noël 1910, où elle témoigna d'une foi et d'une piété tout angéliques.

     L'année suivante, 1911, fut spécialement consacrée à l'étude du catéchisme, car Anne Marie, comprenant déjà bien et goûtant les choses de la religion, désirait beaucoup faire sa communion solennelle pour pouvoir s'approcher plus souvent de la Sainte Table. Ce fut le dimanche de la Pentecôte, 4 juin, qu'elle eut ce bonheur, et il était facile d'en constater l'intensité, à voir sa figure illuminée d'une joie céleste. Sa mère et une de ses tantes étaient venues prendre part à la cérémonie, ce qui augmentait encore la joie de la chère enfant.

     Malheureusement l'insistance de ses parents pour la reprendre en juillet 1913, ne permit pas d'achever son instruction, qui ne dura à Larnay que 6 ans, « temps bien insuffisant, de l'avis des Sœurs de la Sagesse, pour instruire une sourde-muette-aveugle, car sil faut compter 8 ou 9 ans pour une sourde-muette ordinaire, il faut une dizaine d'années au minimum pour une sourde-aveugle ».

     

    UNE JEUNE OUVRIÈRE SOURDE-AVEUGLE

     (1913-1918).

     Ayant appris que Anne-Marie Poyet pouvait réaliser, au bout de 4 ans, le rêve tenace qui la hantait, de venir rendre visite à son cher Larnay, je m'empressai de m'y rendre afin de la revoir et de contempler de près ce spectacle rarissime : une sourde-aveugle qui sait gagner sa vie ou du moins une partie de sa vie.

     Mon enquête me fut d'autant plus facile que la jeune fille était accompagnée par sa meilleure amie, Mlle F. M, qui travaille dans la même usine : priée tout d'abord par un prêtre qui s'intéressait à Anne-Marie, de s'occuper d'elle, elle s'est liée avec la double infirme de la plus touchante amitié et elle lui consacre une notable partie de ses loisirs. Ensemble elles avaient résolu de donner au voyage de Poitou leur semaine de repos annuel, et, après 24 heures de traversée par le centre, durant lesquelles Anne-Marie avait souvent montré une peur inquiète d'être laissée seule, elles venaient de débarquer à Larnay. Je pouvais donc savoir aisément bien des détails sur la jeune ouvrière par le constant témoin de sa vie, et reconstituer ainsi l'existence tout indépendante qu'elle mène à Izieux depuis sa sortie de l'Institution.

     Reprise donc par ses parents en juillet 1913, Anne-Marie commença par rester à la maison, mais elle y devait demeurer de longues heures, seule, son père et sa mère travaillant l'un et l'autre dans des usines. Ils s'inquiétaient de la laisser ainsi, et elle, elle s'ennuyait.

     Trois semaines après avoir fait la connaissance de Mlle F. elle pensa, elle qui fut dressée dès l'enfance à savoir le coût de la vie, à chercher une occupation dans la même fabrique que sa nouvelle amie : c'était une des « Manufactures réunies des tresses et lacets ». Elle demanda elle-même du travail au directeur, qui se prêta avec une grande bonté à cet essai si nouveau.

     On lui confia la partie la plus facile du « finissage » des tresses et lacets, à savoir la mise en boîte, le paquetage et l’attachage. Avec beaucoup de complaisance ses compagnes lui préparent d'une part les tresses, de l'autre les boîtes, ailleurs le papier, la ficelle et les étiquettes tournées du bon côté, et la jeune ouvrière fait ses différentes opérations, sans hâte, mais sans arrêt, de 7 heures à midi et de 1h. 1/2 à 6 h. 1/2 du soir.

     Ainsi que toutes ses sœurs en cécité, elle est hantée par le grand mystère, celui de la couleur, et, tout en mettant les lacets dans leur boîte, elle s'informe de leur nuance auprès de ses compagnes. Si plusieurs fois de suite ils se trouvent être noirs, elle manifeste son impatience et son dégoût, sûrement parce qu'on lui a souvent répété que les autres couleurs sont plus plaisantes à l'œil : aussi, pour la calmer, ses compagnes sont-elles amenées à lui faire d'innocents mensonges qui redoublent son ardeur au travail. N'est-elle pas curieuse cette passion féminine de la couleur jusque chez une aveugle ?

    Très bonnes avec elle, ses camarades d'atelier ont toutes appris la dactylologie, et, de temps à autre, les mains se reposent d'envelopper pour se lier les unes aux autres, et vite se repasser les nouvelles privées et publiques qui agitent ce petit monde. Anne-Marie se sert de la parole pour interroger ou pour répondre ou pour raconter des histoires à ses compagnes, et, si parfois l'on ne comprend pas très bien, elle écrit au crayon, mais on tâche plutôt de la faire répéter en surveillant bien le mouvement de ses lèvres. Elle se montre en général fort gaie, avec des moments de grande tristesse, et sa nature enjouée lui impose force petites niches à faire à ses voisines, tout en s'acquittant de son travail « à la perfection », selon le témoignage de la contre-maîtresse de l'atelier.

     Au repos de 4 heures, elle se dirige seule vers le bureau où est son amie ; elle converse digitalement avec elle, et, avec son aide, elle écrit rapidement en Braille les lettres qu'elle a projetées ; c'est l'écriture qu'elle aime le mieux, la préférant à la presse Vaughan dont elle ne manie pas aisément les caractères, à l'écriture Ballu et à la dactyle, qui vont moins vite. Son amie traduit dans les interlignes en langue commune pour les destinataires.

     Sa journée de travail terminée, la jeune ouvrière, fine et rosé, au petit chignon relevé, refait avec un guide, pour la 4° fois, les 3 ou 400 mètres qui séparent l'usine de la maison du Creux où habitent ses parents. Là elle leur parle oralement et ils lui répondent en dactylologie, car ils ont, ainsi que ses deux jeunes sœurs, appris pour elle ce système de signes. Elle se dirige seule dans la maison comme à l'usine et elle va au jardin qui est séparé de la maison par une cour. Elle se montre très adroite pour « endimancher » sa plus jeune sœur. Un de ses grands plaisirs est d'ailleurs de tenir dans ses bras un petit enfant : il faut voir avec quel soin charmant elle le caresse, le presse contre son cœur et essaie de l'amuser.

     Elle est fière de pouvoir gagner son modeste salaire qui lui permet de ne plus se sentir aussi à charge à sa famille, et elle est heureuse, à chaque quinzaine, de remettre sa paye à sa mère.

     Elle aime à lire les livres pointés en Braille qui lui ont été envoyés par Larnay ou par l'Association Valentin Haüy qui lui est toute dévouée, particulièrement les volumes d'histoires et d'aventures. Elle a pu emporter de Larnay le catéchisme qui lui a été amoureusement pointé par son amie Marie Heurtin.

     Elle continue ses travaux au crochet et au filet : elle est habile à faire de pratiques filets de provisions, et elle confectionne des écharpes en laine qui font l'admiration de tous.

     Quand elle va voir à Saint-Étienne son oncle et sa tante qui possèdent une épicerie, elle est toute fière de servir les clients et ne se trompe pas en rendant la monnaie.

     Plongée dans un milieu foncièrement ouvrier Anne-Marie est néanmoins demeurée très pieuse. Bien des jours elle va chercher, sous la conduite d’une de ses sœurs, la force de continuer sa vie courageuse, dans une messe matinale, pour laquelle on veut bien tolérer un léger retard à l’usine.

     Ses manières aimables lui ont gagné la sympathie générale. On aime à la voir et à s'entretenir avec elle par les signes des doigts ou par points Braille. Cette nature vive, exubérante et bonne fait la joie des siens ; par son exemple salutaire elle exerce une heureuse influence morale autour d'elle et la rumeur populaire tend à appeler cette charmante et pieuse enfant : « La petite sainte aveugle d’Izieux. »

     Un tel précédent ne peut servir, nous semble-t-il que d’un excellent encouragement à tous nos chers soldats mutilés qui, moins dépourvus, la plupart, des organes des sens, doivent se réadapter de toute leur énergie à un nouveau milieu professionnel qui les sauvera matériellement et moralement.

     Nous ne voulons pas quitter Anne-Marie Poyet sans citer une de ses dernières lettres, celle qu’elle a écrite très vite en Braille et avec beaucoup d'abréviations à Marie Heurtin, -aussitôt revenue à Izieux de son voyage de Larnay, lettre si naturelle, si « jeune fille » et qui reflète le chagrin de la nouvelle séparation des deux amies. L'on n'a probablement pas lu beaucoup de lettres adressées par une sourde-aveugle à une sourde-aveugle :

    Ma bien-aimée amie et sœur,

     Je pense que tu trouves le temps long de ne pas recevoir de mes nouvelles. Je viens t'écrire pour te faire plaisir et aussi te consoler.

     Depuis le retour de notre voyage, je ne cesse de penser à toi, ma bien chère amie, j'ai encore du chagrin; l'autre dimanche j'ai beaucoup pleuré parce que je m'ennuyais et je pensais à Larnay, maintenant je suis un peu moins ennuyée, j'ai confiance en le bon Dieu. J’espère que je retournerai encore te voir plus tard. Je te demande de beaucoup prier pour moi afin que le bon Dieu me donne la force et le courage pour supporter mon épreuve.

     Comment ma chère Sœur Raphaële va-t-elle ? Je pense bien souvent à elle ; j'espère que tu es toujours en bonne santé ainsi que ta petite sœur et mes sœurs d'infortune.

     Depuis que nous sommes revenues toutes les deux, nous parlons bien souvent de toi et de Larnay ; ma chère F. apprend de plus en plus les signes, tous les jours elle me parle toujours en signes, elle me taquine souvent, elle m’a dit que si j'allais rester à Larnay pour toujours, elle ira me voir.

     Quand on était dans le train, il pleuvait beaucoup ; toutes vous étiez-vous mouillées en revenant à Larnay.  Nous avons recommencé à travailler le 31 août. J’ai beaucoup raconté aux ouvrières qui travaillent avec moi. Mon oncle J. est venu en permission pour huit jours, il part jeudi. J'ai écrit à Mme L. pour lui donner des détails sur notre voyage. Jeanne Delgor fait-elle toujours drôle (sic) ? tu lui diras que je pense bien souvent à elle et je l'aime beaucoup, tu l'embrasseras bien pour moi ainsi que ta petite sœur, Yvonne et Emilienne.

     J'offre mon profond respect aux Pères Turbellier et Gérard et à la bonne Mère. Je te charge de dire bonjour de ma part à tout le monde de Larnay, en particulier Sœurs Robert, Saint-Louis, Marie-Raphaël, M. Victoire, M. du Rosaire. Madeleine de la Croix, Jeanne Marie, Marie Thérèse, Marthe Obrecht et Eulalie.

     F. me charge de t'embrasser affectueusement pour elle ainsi que ta sœur et les sourdes-aveugles et elle offre son bon souvenir à la chère Sœur Saint-Louis. Veux-tu m’envoyer la prière que Marthe Obrecht m'a copiée je l’ai oubliée, tu pourras la mettre dans ta lettre. Je te quitte, bien-aimée amie et sœur, en t'embrassant bien affectueusement et te disant bon courage et confiance en le bon Dieu.

     Ta petite amie et sœur, A.-M. POYET.

     

     P. S. — Nous n'avons pas besoin d'insister pour faire savoir que nous serons profondément reconnaissant à nos lecteurs qui auront la bonne idée d’augmenter de leur souscription le trop modeste budget d’une si généreuse enfant : la meilleure voie est sans doute de nous envoyer à nous ou à Larnay billets ou mandats, qui, après accusé de réception seront immédiatement transmis à Izieux.

     Anne-Marie se servait, pour voir l'heure, d'une montre ordinaire de voyant, généreusement offerte qui maintenant, tant elle a été ouverte et palpée est hors de service : la jeune ouvrière désire vivement une montre d'aveugle, comme elle en a vu aux mains de quelques-unes de ses sœurs de misère et comme l’on en trouve à l'Association Valentin Haüy (1918).

     P.S. Anne-Marie Poyet gagne en 1925, dans le paquetage des boites ou elle ne se trompe jamais, le salaire de 6fr. 50 par jour. -Elle écrit remarquablement aujourd'hui en écriture anglaise au crayon, avec le guide-main des aveugles, dont elle a appris à se servir pendant un séjour à Larnay en 1923.

     P.-S. — Nous avons de bonnes nouvelles régulières d'Anne-Marie Poyet, qui revient tous les 2 ans en vacances à Larnay : elle continue, dans sa fabrique d'Izieux(Loire), à travailler moyennant un salaire de 1 fr 35 par heure (voir plus haut p. 163), ce qui lui constitue des journées d'une dizaine de francs, résultat singulièrement intéressant pour une triple infirme.
    Nous ne voulons pas manquer d'adresser ici nos plus sincères remerciements à M. Maurice Couvrat, photographe d'art à Poitiers, qui a bien voulu, dans son affection pour Larnay, mettre gracieusement à notre disposition 4 photographies de sa belle collection relative à la célèbre Institution.

     Source : "Ames en prison", 1934, 20° édition.