• Méthode de l'Ecole française de Larnay

    pour l'instruction des sourdes muettes-aveugles.


    Je pense ne pouvoir terminer plus utilement cette étude qu'en présentant une sorte de schéma de la méthode de Larnay, c'est-à-dire un groupement logique et chronologique des principaux points de cette méthode, que j'ai eu la chance de composer en collaboration avec la Sœur Marguerite, quelques mois avant sa mort : puisse ce sommaire, en dépit de son aridité, rendre quelque service aux éducateurs de bonne volonté qui désirent, de par le monde, s'appliquer à de semblables éducations.
    1° Le point de départ de la méthode consiste à donnera l'enfant, par des moyens ingénieux, la notion du signe, c'est-à-dire à lui faire saisir le rapport qui existe entre le signe et l'objet, à savoir entre l'objet palpé et le signe mimique qui le représente (avec Marie Heurtin au moyen du petit couteau, avec Anne-Marie Poyet au moyen de sa poupée).

    2° Continuer ainsi la mimique, et apprendre à l'enfant le nom des principaux objets, personnes et choses, qu'il peut toucher ; le débrouiller ainsi avec la mimique, en procédant toujours du connu à l'inconnu.

    3° Lui apprendre l'alphabet en dactylologie. L'enfant ne peut avoir alors, à aucun degré, la notion de lettre, si l'on ne cherche pas à la lui donner : il apprend donc les 24 positions des doigts uniquement par obéissance, par confiance dans son maître et aussi par vague aspiration à des connaissances nouvelles.

    4° Lui désigner un objet consécutivement par un signe mimique et par ses lettres dactylologiques. Par exemple, après avoir désigner un pain par son signe mimique, mettre cet objet entre les mains de l'élève, en lui faisant comprendre qu'il peut désigner le pain soit par son signe mimique, soit en faisant avec les doigts les 4 lettres p, a, i, n : la réunion de ces 4 lettres forme bientôt une figure dans l'idée de l'enfant, qui prend ainsi conscience de deux choses :
         A. de l'équivalence des deux désignations, l'une sommaire ou synthétique, l'autre décomposée ou analytique. Par là, l'enfant vient à comprendre qu'il a à sa disposition deux manières de s'exprimer pour avoir l'objet qu'il convoite.
         B. Dans les éléments séparés de la désignation dactylologique, il reconnaît quelques-uns des 24 caractères qu'il avait auparavant appris aveuglément ; il comprend à présent son alphabet dactylologique ; il prend, par des signes de doigts, la notion de lettre.
    La répétition de cette leçon avec différents objets dont il se sert journellement imprime dans son cerveau les caractères de deux langues : la langue mimique, déjà comprise, et la langue alphabétique dactylologique, dont le sens se révèle à lui et qui devient pour lui une nouvelle langue, et là on aura procédé par l'apprentissage par cœur d'une matière en apparence dénuée de sens, dont le sens s'éclaire à un moment donné.

    5° Apprendre à parler. Chaque lettre dactylologique est prononcée par la Sœur sur la main de l'enfant, qui sent, pour les consonnes, un souffle « chaud » ou un souffle « froid », et qui est invitée à tâter, pour chacune des lettres, la position respective de la langue, des dents et des commissures des lèvres, le degré de vibration de la poitrine, de la partie antérieure du cou et la résonance de l'aile du nez, jusqu'à ce qu'elle puisse reproduire par elle-même ce « son » qu'elle n'entend pas et dont elle ne voit pas les moyens de production. La poitrine de la maîtresse est comme une sorte de diapason que la sourde-muette-aveugle vient consulter pour donner le ton à ses propres vibrations.
    Prenons pour exemple la lettre p. Pour la prononcer, la langue doit être libre et mollement étendue sur le plancher de la cavité buccale, les lèvres un peu pincées, les commissures légèrement reculées, la respiration arrêtée. Dans cette position, expulser violemment, en entrouvrant les lèvres, une faible partie de l'air aphone contenu dans la bouche : l'explosion qui se produit constitue l'élément p.
    Donnons encore la position de la lettre i, une des voyelles les plus difficiles à obtenir pures. Position : langue mollement arrondie dans le sens de la longueur, aplatie dans celui de la largeur, et avancée contre les incisives inférieures, de manière à les affleurer. Dents inférieures et supérieures découvertes : commissures des lèvres entièrement reculées. Dans cette position, émettre un courant de voix buccale pure, lequel doit constituer l'élément i. L'i est souvent assez difficile à obtenir; c'est pourquoi il importe que la maîtresse connaisse bien les différents endroits où se produisent les vibrations qui peuvent guider l'enfant. Pour cette voyelle, elles se font sentir d'une manière remarquable à la partie antérieure du cou, au menton, sur les dents et à la partie du crâne située immédiatement au-dessus du front.
    Inutile de dire que cette 5e partie, le langage oral, demande incomparablement plus de temps et de patience que toutes les autres.

    6° Etablir l'équivalence entre la lettre-signe (dactylologie), la lettre parlée et la lettre d'écriture anglaise, reproduite en relief : on apprend ainsi à l'enfant à lire « l'écriture » des voyants.

    7° En traçant avec le doigt de l'enfant les lettres « anglaises » au tableau noir, on lui apprend à combiner ses mouvements de manière à écrire, lui-même à la craie, l'écriture anglaise.

    8° On lui apprend une nouvelle équivalence entre la lettre dactylologique et la lettre pointée de l'écriture Braille, ce qui lui permet de lire et d'écrire rapidement.

    9° Enfin, nouvelle équivalence entre la lettre dactylologique et la lettre pointée de l'écriture Ballu (écriture typographique), ce qui lui permet, en écrivant, de se faire comprendre par tout le monde.

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    Il est entendu que dans les derniers systèmes de langage (dactylologie, langage parlé, écriture anglaise, Braille, Ballu) pas plus que dans la mimique tous les mots ne sont appris à l'enfant en une seule série. Il est seulement « débrouillé » dans toutes les langues, qui, au bout de peu de temps, marchent toutes de front, et servent à l'instruction progressive de l'élève. A mesure qu'on lui fait palper ou connaître un nouvel objet, concret ou même abstrait, que ce soit un éperon ou que ce soit Dieu, on lui apprend à le désigner en mimique, en dactylologie, en écriture anglaise, en Braille et en Ballu, en même temps qu'à le prononcer ; et ces 6 langues, concourant à l'instruction, ne servent qu'à retourner mieux dans le cerveau et dans la main de l'enfant la nouvelle notion qui lui est offerte.
    Le n°" 9 (écriture Ballu) pourra ne point entrer dans l'instruction quotidienne et être réservé pour la moment où il sera plus avancé ; de même les n° 5 6 et 7 (parole et écriture « anglaise »).
    Les deux langues que les enfants préfèrent, parce qu'elles sont pour eux de l'usage le plus rapide, sont : la mimique, pour parler, et le Braille, pour écrire ; mais il est indispensable de tenir ferme à la dactylologie, qui donne le seul moyen 1° de rendre compte du détail du mot et de son orthographe; 2° d’entrer dans quelque nuance de pensée ; la mimique étant, en raison de sa simplicité même, un langage synthétique à l'excès et trop voisin, si j'ose dire, du légendaire parler des nègres. Ces 3 langues (mimique, dactylologie et Braille) constituent donc le minimum irréductible de toute éducation de sourd-muet-aveugle. Les autres peuvent s'appeler, si l'on veut, ses langues d'agrément.


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    Telles sont les diverses étapes exactement parcourues par la Sœur Marguerite avec Marie Heurtin et Anne-Marie Poyet, sauf le n° 1 (apprentissage du signe), avec celle-ci, à qui son père avait déjà donné la notion de signe.
    Ce qu'il est essentiel de bien comprendre, c'est que ce n'est pas l'apprentissage même de ces diverses langues qui constitue l'éducation proprement dite : ce ne sont là que les moyens de la faire. Ces langues ne sont que les canaux variés par où va pouvoir couler la parole de l'instruction ou, plus exactement, les chemins où vont pouvoir se rencontrer et collaborer l'esprit de la maîtresse et celui de l'élève. Il reste, pour celle-là, à composer toute une série graduée d'exercices de français: noms, adjectifs, déclinaisons, verbes, conjugaisons, etc., etc..., qui, en plusieurs années, apprendront à l'élève le français et les choses elles-mêmes ; puis viendront l'instruction religieuse, les « leçons de choses », le calcul, la géographie, etc...
    L'ensemble des réflexions qui précèdent ne fait que le squelette décharné de la méthode. Nous ne pouvons que laisser soupçonner tout ce qu'il faut de bonté, d'infinie patience, d'amour, pour l'appliquer avec fruit, de retours perpétuels en arrière dans les différents exercices, d'ingéniosité dans les détails dans la manière de faire visiter à l'enfant tout ce qui peut être intéressant autour de lui, afin d étendre progressivement le champ de son observation, celui de sa pensée, celui des rapprochements possibles, sous l’inspiration de cette règle absolue de lui faire toujours et en tout, suivant la formule de la Sœur Marguerite, « apprendre le fait sur le fait lui-même ».
    S'il est vrai que, en thèse générale, l'enseignement ne sort son plein effet qu'à la condition de s'inspirer chez le maître, d'une vocation naturelle, l'on mesure à quel point cette vocation est une condition sine qua non lorsqu'il s'agit d'entreprendre une aussi extraordinaire éducation que celle d'un pauvre être sourd, muet et aveugle (1).

    Note
     .(1) Cette méthode a été communiquée par nous en une lecture faite à l’Académie des Sciences morales et politiques, en mai 1909.
     .P. S. Nous nous faisons l'écho d'un certain nombre de personne en regrettant qu'il n'existe pas, formées à Larnay ou ailleurs des institutrices qui sachent faire, dans l'intérieur des familles, une éducation de sourde-muette et qui aideraient d'ailleurs à faire pénétrer partout les meilleures méthodes d’instruction pour ces infirmes et de communication avec eux.

    Source : Ames en prison, 1934