• Soeur Sainte-Marguerite : la mise en place de la méthode

     SŒUR MARGUERITE (1).

     (1860-1910)

     Le pays des dolmens et des menhirs, les plages de l'archipel morbihanais conservent encore tout vivant le souvenir du miséricordieux moine, saint Kadok, qui, "joyeux", disait-il lui-même, comme "le merle du bocage", — vint, fuyant les agressions barbares de la Grande-Bretagne, civiliser l'Armorique au VIe siècle : ayant abordé dans un îlot fertile de "la rivière d'Etel", il se montra grand constructeur, et les enfants s'amusent encore dans leurs chansons du bon tour qu'il joua au diable en édifiant le beau pont de pierre qui permettait aux habitants d'accourir vers sa chapelle : pour obtenir l'aide puissante du Malin, il lui abandonnait d'avance la première créature vivante qui passerait sur la nouvelle route ; le pont achevé, le saint y lâcha, en riant de bon cœur, un chat noir qu'il tenait caché dans sa manche. Aujourd'hui, après 14 siècles, la chaussée est trop étroite à l'automne, à l'époque de la cueillette des raisins et des pommes, pour tous les pèlerins qui se pressent afin de vénérer la statue habillée du saint patron passant dans les vergers, et son lit de pierre à l'oreiller de granit, conservé dans la chapelle (2).

     C'est à peu de distance de là, au milieu même de ces traditions soigneusement gardées, que naissait, au hameau de Kervranton, dans la forte commune de Locoal-Mendon (Morbihan), la petite Marie Françoise Germain, baptisée le jour même, le 11 février 1860, dans la fine église gothique à la flèche de pierre.

     Son père, laboureur et marin, Saturnin Germain, avait épousé une jeune cultivatrice du pays, Catherine Le Guen, qui possédait un peu de bien, et deux ou trois vaches : c'était une sainte femme, bonne, douce, patiente et énergique, qui ne manquait jamais de dire 5 pater et 5 ave, chaque vendredi à trois heures, en l'honneur des 5 Plaies de Notre-Seigneur.

     Au bout de deux ans ils se transportèrent plus près de la grande côte, à Saint-Kadok (appelé aujourd'hui Saint-Cado), à 400 mètres de l'antique ;chapelle romaine, au bout du joyeux pont. Ils eurent 8 enfants, dont 6 moururent en bas âge ; il ne leur resta que deux filles, la petite Marie et son aînée Jeanne-Marie. Toutes deux allaient à 2 kilomètres, à l'école de Belz, tenue par une vieille fille, qui n'avait aucun diplôme, mais intelligente et dévouée, et que les parents payaient de bonne volonté, en nature ou quelquefois en argent. La petite Marie s'y fit tôt remarquer par sa piété, par son intelligence et par sa gaieté. La réunion des Enfants de Marie, dont elle faisait partie, jouait des pièces aux jours de fête, et, comme la fillette excellait à la comédie, l'on ne manquait pas de lui donner les rôles les plus importants.

     Mais le drame vint brutalement suspendre la comédie. Une nuit, le père était à la pêche de la sardine du côté de Gavres : il faisait très noir, la mer était calme. Le marin était resté tard sur le pont à faire sa prière et à penser..., à penser à Dieu, ainsi que tous les soirs, et aussi sans doute à sa femme et à ses deux chères fillettes qui pensaient à lui:

     et leurs pensées 

     se croisaient dans la nuit, divins oiseaux du cœur,

     comme dit le grand poète. En marchant sur le pont glissant pour s'aller coucher, il fit un faux mouvement, tomba à la mer et disparut. Marie avait alors 13 ans et sa sœur 21 : c'était à elles maintenant à remplacer le père pour aider la mère à vivre. Elles partent courageusement l'une et l'autre travailler à l'usine des sardines du port voisin, à Etel. Dès lors on voit éclater chez l'enfant ce genre de finesse audacieuse qui ne la laissera jamais sans ressource en face des difficultés de la vie, toutes les fois qu'il s'agira d'aboutir au bien : elle trouve le moyen de s'insinuer, malgré son jeune âge, parmi les vieilles ouvrières qui ont un travail plus compliqué, pour recevoir un plus fort salaire.

    L'année suivante (elle a 14 ans), obligée d'aller garder une vieille tante à Auray, là encore elle imagine de gagner quelque argent en servant dans une rouennerie deux jours par semaine et en allant faire la lecture chez deux vieilles demoiselles, à moitié aveugles.

    A Auray, sous les ailes de sainte Anne, dans ce grand centre religieux de la Bretagne, son confesseur est le Père Michel, capucin, renommé en tout le pays pour son zèle et son ardente piété.

    Elle va souvent se promener à la célèbre Chartreuse et là elle fait la connaissance des Sœurs de la Sagesse, qui occupent maintenant ce monastère : elles l'encouragent dans sa vocation religieuse, comme l'y poussent de leur côté la vive piété et les conseils de sa mère.

     

    L'Océan, éternellement inassouvi, devait, hélas ! faire de nouvelles victimes dans cette famille : plus tard, la fille aînée devait épouser un marin, Grouhel, qui lui donna cinq enfants. L'homme était un jour avec un de ses fils, l'un de ses neveux et quatre autres hommes à la pêche au maquereau, quand la tempête les jette sur les rochers de Groix : le fils tombe à la mer et coule à pic, le neveu fait de même ainsi que trois autres compagnons, le père reste 2 heures 1/2 accroché au mât, criant à sainte Anne et à ses enfants ; enfin à bout de forces, il se laisse couler : son corps reste pris dans les filets et est rapporté à l'hôpital de Port-Louis, où sa veuve est convoquée pour le reconnaître. Elle reste chargée de ses 4 enfants, dont le plus petit a deux ans, et sa jeune sœur aide de tout son pouvoir à leur éducation.

     

    Telle est la généreuse tige bretonne de foi, d'énergie, de mépris du danger, de dévouement, dont est sortie la jeune religieuse qui en forme, avec son éminente intelligence et son grand cœur, la fleur la plus accomplie.

     *

     *  *

     Marie Germain entra en 1878 au Noviciat des Sœurs de la Sagesse, établi à Saint-Laurent-sur-Sèvre, en Vendée, et là, dans cette cité des œuvres du Bienheureux Grignion de Montfort, elle fit sa profession religieuse, le 8 juin 1879, fête de Notre-Dame, Siège de la Sagesse, (Sedes Sapientiae) : elle avait 19 ans. Là encore ses compagnes et ses supérieurs avaient vite remarqué non seulement sa piété, mais encore son intelligence et sa gaieté. Elle est tout d'abord envoyée à Poitiers, où elle enseigne pendant 2 ans dans l'asile Saint-Hilaire, au fond du vieillot couloir de verdure qui s'ouvre dans l'antique rue de la Chandelière.

     De là, comme toutes les Sœurs, enseignantes ou hospitalières, de la Sagesse à Poitiers, la jeune religieuse se rendait en promenade ou pour ses retraites à la belle institution des aveugles et des sourdes-muettes, installée par l'abbé de Larnay dans son château familial, à cinq kilomètres de la ville, sur la solitude du plateau. D'emblée elle s'intéresse aux sourdes-muettes, et, dans l'intervalle de ses classes poitevines, elle apprend d'elle-même l'alphabet dactylologique. Sa merveilleuse vocation pédagogique était née. La clairvoyance des supérieurs le comprit et, au bout de 2 ans, en 1881, la religieuse de 21 ans est envoyée à Larnay, qu'elle ne devait plus jamais quitter.

     Ici, elle est chargée d'une des classes de sourdes-muettes, et elle se trouve au centre de méthodes éprouvées, dans un des plus vivants foyers de cet Ordre de la Sagesse qui, outre son dévouement à tant d'hôpitaux, dirige à lui seul, en France, sept grandes écoles de semblables infirmes (3).Mais en même temps, guidée par l'intelligente ardeur de sa générosité, elle va sûrement, dans ce village des misères assorties, au coin le plus intéressant : à la classe où la Sœur Sainte-Médulle éduque depuis six ans une jeune sourde-muette-aveugle, Marthe Obrecht.

     C'est la seconde tentative aussi audacieuse qui est réalisée à Larnay : la première eut lieu dès 1860 autour de la jeune Germaine Cambon, morte en 1877. En 1875 une nouvelle sourde-muette-aveugle, victime de la guerre franco-allemande, ayant été envoyée à Larnay, la Sœur Sainte-Médulle s'était mise à l'instruire avec un grand succès, dont nous rapportons plus loin les méthodes (4). Il n'est donc que juste d'associer à la gloire de Sœur Marguerite le singulier mérite de cette initiatrice trop peu connue qui a réellement allumé le flambeau, à Larnay, le repassant ensuite à sa jeune sœur en religion qui s'en est magistralement servie pour éclairer plus complètement encore et avec plus d'éclat les pauvres âmes captives. 

     La Sœur Marguerite se mit en effet, dans ses loisirs, à l'école de son aînée, qui avait promptement remarqué, dit une amie de la maison "son habileté, son splendide optimisme, son sacrifice d'elle-même (5)." La nouvelle venue regarda l'autre instruire Marthe Obrecht pendant 13 ans, elle l'aida, et la Sœur Sainte-Médulle, quand elle mourut en 1894, léguait sa fille adoptive à la jeune Sœur qui l'adoptait à son tour.

     Mais dès 1895, une nouvelle sourde-muette-aveugle âgée de 10 ans venait frapper à la porte de Larnay, ou plutôt ses parents poussaient dans l'intérieur de la porte un petit monstre furieux dont la Sœur Marguerite, soutenue par son amie, l'éminente Supérieure, la Mère Saint-Hilaire, n'hésita pas à se charger.

     *

     *  *

     Nous n'avons pas à rapporter ici (nous le faisons plus loin) (6) l'histoire, au jour le jour, de la merveilleuse éducation de Marie Heurtin ; à dire par quels prodiges de patience la Sœur Marguerite calma et apprivoisa en deux mois le jeune monstre, parvint à lui donner, grâce au célèbre petit couteau, la révélation du signe, et, allant rapidement de proche en proche, lui conféra en peu d'années l'instruction la plus soignée et l'éducation morale et religieuse qui mena peu à peu la jeune fille aux sommets les plus élevés de l'oubli de soi-même, de l'amour des autres et de l'amour de Dieu, en la dotant du même coup d'un vrai et constant sentiment du bonheur.

     Il ne s'agit pas davantage ici de reproduire le schéma de la méthode technique de la Sœur, soit les 9 opérations successives ou simultanées auxquelles elle procédait avec ses élèves. Nous voudrions simplement tracer dans ses lignes générales et essentielles le portrait de la grande éducatrice des sourdes-muettes-aveugles.

      * * * * * *

    I 

     D'abord elle avait bien évidemment une méthode, nous lavons déjà laissé entendre, et nous n'avons pas dissimulé que c'était celle de la Sœur Sainte-Médulle, méthode consistant dans l'apprentissage initial du signe, puis dans celui du nom des différents objets et actes par la mimique, pour s'élever ensuite aux diverses notions abstraites, poursuivies jusqu'à celle de Dieu. J'ajouterai que cette méthode qui était très arrêtée et raisonnée chez la Sœur Marguerite, n'allait pas jusqu'à être très formulée dans son esprit, et il m'a fallu beaucoup d'insistance et presque de contrainte morale pour en recueillir, le crayon à la main, les divers fragments, par lesquels elle répondait à mes questions : combien je me réjouis maintenant, dans l'intérêt général, d'avoir pu rédiger ces pages et même les lui faire corriger à elle-même, quelques mois seulement avant son imprévue disparition !

     Cette méthode, Sœur Marguerite l'appliquait à ses élèves avec une aisance et une sûreté remarquables, indice certain d'une très haute intelligence : nulle hésitation, nulle indécision, mais Une maîtrise parfaite, qui lui faisait perpétuellement prendre son élève au point où elle en était, pour réaliser, fermement et malgré les difficultés, parce qu'elle était sûre d'elle, le genre de progrès qu'elle pouvait obtenir et le seul dont l'enfant fût, à ce moment-là, capable. Comme elle avait affaire à des enfants privés de presque tous leurs sens, elle avait garde de tomber dans le défaut ordinaire de la plupart des grands instruisant les petits, à savoir l'abus de l'abstraction, contre lequel lutte périodiquement le bon sens des moralistes français. Tout dans son enseignement était concret, tout était, comme nous disions il y a trente ans, leçons de choses. Elle n'enseignait rien qu'elle n'eût fait, dans la mesure du possible, toucher, palper par ses pauvres infirmes : toutes les parties de la classe y passaient, tous les objets du musée pédagogique de Larnay, les personnes aussi, habitantes de l'institution comme visiteurs, et l'on verra plus loin que, pour la préparer à l'idée de Dieu, elle mena d'abord Marie chez le boulanger, chez le menuisier et chez les maçons de l'établissement. Elle me répétait cette maxime qu'elle affectionnait : "II faut apprendre le fait par le fait lui-même." Combien de fois n'ai-je pas vu de ces innombrables visites qui venaient interrompre à toute heure le patient labeur de la maîtresse, changées, sans en avoir l'air, en un nouveau progrès pour ses élèves, par l'examen d'un bijou ou d'une pierre précieuse, d'un animal naturalisé en fourrure ou en manchon, l'exploration d'un éperon, d'une bicyclette ou d'une automobile ! C'était la souriante vengeance de l'institutrice dérangée dans ses leçons et qui en retrouvait une autre à faire au cours même de la visite.

     L'on peut juger par là que la Sœur Marguerite, qui voyait ou plutôt qui sentait si bien les grands principes de sa méthode, était douée d'une insigne ingéniosité pour les multiples applications, et, entre autres modes, d'un sens très vif de l'opportunité.

     Cette manière si souple d'instruire ne pouvait provenir que d'une âme nuancée et très observatrice. Là encore elle avait été à bonne école, chez la Sœur Sainte-Médulle qui écrivait jadis : "Il a fallu une longue et constante observation, afin de saisir les impressions les plus diverses de l'enfant (Marthe Obrecht), afin de lui donner, sur le fait même, le signe de l'idée ou du sentiment qui se révélait en elle". Très douée elle-même de ce côté, Sœur Marguerite ne fit que se développer dans cette voie : elle fit de ses élèves une étude constante, et trouva ainsi le moyen, d'abord pendant les semaines de rage de Marie Heurtin, de discerner les joints délicats par où elle pourrait lui insinuer les témoignages de son affection, puis pas à pas, durant quinze ans, de la précéder légèrement dans la voie des progrès intellectuels et moraux en l'attirant sans cesser vers elle.

     La constante observation des âmes avait donné à la Sœur un grand sens de la psychologie, et l'on s'en apercevait très vite à la rapide intuition dont elle comprenait ou plutôt devinait dans leur fond les divers caractères et toutes les situations morales, même les plus difficiles. Il suffisait de voir, sous son grand front, son beau regard bleu foncé se poser avec une fermeté calme sur celui des autres pour qu'ils fussent assurés d'être entièrement compris : il était fait sans doute du fier et tranquille coup d'œil des marins, ses aïeux, habitués à regarder toujours à quelques "milles" en avant dans la haute mer, mais aussi de la vision profonde d'une âme entraînée depuis de longues années à sonder l'abîme des âmes.

     Ces belles qualités de l'esprit, qui constituent déjà un si rare talent d éducatrice, n'épuisent pas le portrait de la noble intelligence que nous voudrions faire revivre sous toutes ses faces Elle avait encore, ce qui est particulièrement méritoire chez une religieuse, une vive curiosité intellectuelle, qui la poussait à chercher et à accueillir toutes les notions nouvelles dans le champ des faits, des idées et des méthodes, surtout tout ce qui pouvait lui permettre d'enrichir et de perfectionner le genre d'éducation déjà si remarquable qu'elle dispensait: elle enten­dait que le laboratoire éducatif de Larnay, bien que privé de toute ressource régulière, fût égal aux meilleurs ; aussi est-il plus d'une innovation qu'elle y installa, de concert avec la Supérieure, quand elle en apprit par le dehors l'existence et les avantages ; ainsi la dactylographie, la machine Hall ou l'atelier de paillage de chaises et de filet, qui a fait un chemin si prospère depuis sa fondation.

     Elle qui aurait pu tant en remontrer à chacun de nous, elle avait comme la passion de s'instruire : elle eût aimé singulièrement trouver l'occasion d'assister à des cours publics d'Université ; elle se réjouit fort en 1909 quand il fut décidé qu'elle irait avec quelques compagnes, à Francfort, entendre les cours de psychologie et de neurologie sur les sourds-muets-aveugles, et elle fit un sacrifice en y renonçant quand on sut que les cours ne se donneraient qu'en allemand. Quelques mois plus tard, elle suivit de loin avec bien de l'intérêt le si intelligent tour d'Europe fait par les deux Sœurs canadiennes qui étaient venues d'abord se mettre à l'école de Larnay : "Les voilà en Suisse à l'Institut des Hautes Etudes", écrit-elle, "cela me fait faire des péchés d'envie".

     Avec les livres qu'elle avait demandés et qu'on lui passait, elle se mortifiait également, car le temps lui manquait souvent pour les lire : beaucoup comprendront cette souffrance de Tantale : "Que c'est triste, disait-elle, d'avoir l'amour des livres et de n'avoir pas le temps de les regarder ! enfin, il y en aura un grand au ciel".

     C'est certainement grâce à cette large ouverture d'esprit qu'elle accueillit avec bienveillance les communications orales et écrites qui lui arrivèrent peu à peu, après la publication des Ames en Prison, du monde entier: visites de particuliers, d'écoles, de groupes d'étudiants en philosophie ou de sections de l'Université des Annales, de spécialistes officiels de Paris, de professeurs hollandais venus voir en France "l'Institut Pasteur et Larnay", de maîtresses new-yorkaises accourues pour visiter Marie Heurtin avant même Hélène Keller, de directrices scandinaves, etc., etc. ; correspondance avec des gens de cœur de toute la France, avec des religieuses italiennes et des philanthropes américains, enquêtes faites auprès d'elle par d'éminentes compétences de Belgique, de Suisse, d'Autriche, d'Allemagne et de Chine. Des lettres en toutes les langues lui arrivaient: ses amis de Poitiers les lui traduisaient, quelquefois même, sur sa demande, y répondaient, car elle n'avait pas toujours le loisir de le faire : je me rappelle par exemple une semaine du printemps 1909 où elle recevait en même temps des missives de l'archevêque de Montréal, Mgr Bruchesi, d'une jeune fille amie des sourds-aveugles du Centre de la France, de la directrice de l'école suédoise de Venersborg et du grand ami des sourds-aveugles aux Etats-Unis, William Wade, qui s'était pris d'une passion active pour l'œuvre de Larnay et dont elle goûtait fort les études si pénétrantes et si sages : elle tenait à en lire certaines pages à ses adjointes chargées de l'enseignement des sourdes-muettes, et elle observait gaiement que trois de ses meilleurs amis du dehors, dans le monde qui s'intéresse aux sourds-muets, c'étaient...deux protestantes et un protestant.

     Recevant moi-même un grand nombre de communications sur la matière, je prenais souvent le chemin du parloir de Larnay, où la Sœur Marguerite écoutait mes lectures de documents avec son avide intelligence et sa bienveillance sans aveuglement, puis, souriante, elle tirait de ses larges manches tous ceux qu'elle avait reçus elle-même depuis quelques jours et qui ne le cédaient certes point aux miens en intérêt : elle aima visiblement cette conversation proche ou lointaine avec quelques unes des personnalités les plus intelligentes et les plus généreuses de tous les pays, et grâce à l'humble religieuse, la solitude de Larnay fut probablement, de 1900 à 1910, le centre intellectuel le plus vivant et le plus couru de l'éducation des sourds-aveugles dans l'univers.

     II 

     Un tel succès mondial n'altéra jamais un jour, tant elle était bien trempée, la religieuse modestie de Sœur Marguerite, et elle ne se laissa pas gagner par l'amour-propre, qu'elle combattait jusque chez ses pauvres sourdes-aveugles, en disant drôlement: "Il se trouve partout, ce Monsieur-là". Ce qui est rare dans une personnalité de son envergure, elle avait sincèrement l'horreur d'être en vue : en 1898 il fallut aller jusqu'au pape pour pouvoir la signaler aux Prix de vertu de l'Académie française. Ses amis se mirent presque à genoux devant elle en 1903 pour la décider, dans un intérêt supérieur, à aller recevoir elle-même, au Cirque d'Hiver, à Paris, l'une des trois couronnes civiques que la Société d'Encouragement au Bien venait de lui décerner, et ils ne purent rien obtenir. L'un d'eux, s'étant cru le droit de publier une note rédigée par elle sur une de ses élèves, s'attira cette vive apostrophe : "Vous m'avez trahie ! Monsieur. Moi qui ai confiance en vous... Je ne vous croyais vraiment pas capable de me jouer un tour pareil. Je vous assure que j'ai rougi jusqu'aux oreilles quand j'ai vu ma signature au haut d'une page de la "Quinzaine..." Et quand je lui proposai en 1909 de faire à ma place, ce qui eût beaucoup mieux valu, l'exposé de sa propre méthode à l'Académie des Sciences morales et politiques, elle me repartit avec sa coutumière vivacité : "Vous pensez bien que j'aimerais mieux dix jours de cachot que dix minutes d'Académie".

    C'est que, il est grand temps de l'affirmer, cette belle intelligence qui avait le génie de son extraordinaire enseignement, était doublée par un cœur égal aux plus grands qui aient battu en ce monde.

    Sa bonté ! On sourit presque en écrivant ce mot et en voulant affirmer la chose de Sœur Marguerite. Bonté aurait pu être son nom et elle s'écriait avec élan : "Comme c'est bon d'être bon !" Chez elle la bonté était infinie, avec toutes les délicatesses, mais sans fadeurs ni le moindre air bénisseur, sans faiblesse, et avec toutes les nécessaires fermetés. Ce mode de bonté profonde et forte se reflétait, en même temps que son intelligence, pour le premier coup d'œil, sur son visage. Il se marqua en même temps, on le verra, dans la conduite de son éducation des sourdes-aveugles, qu'elle ménageait exquisément, surtout dans les débuts, mais à qui elle faisait, le jour où elle sen croyait le devoir, les révélations nécessaires, telles sur la maladie, la vieillesse, la mort. Par ses caractères l'éducation qu'elle donnait à ses élèves était modelée sur la vie elle-même, qui n'a rien d'un opéra-comique, et elle les y préparait doucement et fortement par un savant dosage de bonté et de vérité. Par exemple, elle attendit près d'un an pour dire à Marie que sa jeune sœur Marthe était aveugle, elle écrivait, le 1er avril : "J'ai dit enfin à Marie le mauvais état des yeux de sa petite sœur. J'ai choisi le jour de l'Annonciation pour lui dire cette triste nouvelle afin qu'elle se console près de la bonne Vierge. Elle a été bien courageuse."

     Lorsque la malheureuse famille Heurtin eut en 1906 un neuvième enfant, Germaine, née sourde et aveugle, Sœur Marguerite attendit plus longtemps encore pour faire à son élève cette sinistre révélation nouvelle: elle ne s'y résigna que pour adoucir à Marie le chagrin de la mort de la pauvre enfant, décédée à 14 mois.

     Comme exemple de la fermeté de la Sœur, cette fermeté qui, loin d'être opposée à la bonté, en est un intelligent témoignage, un témoignage à plus longue portée — le parloir de Larnay se souvient encore de la visite d'un bon député qui, avec les meilleures intentions du monde, s'apprêtait à faire fermer la maison de Larnay, et de la discussion courageuse et posée que Sœur Marguerite ne craignit pas d'instituer avec lui.

     Naturellement chez elle bonté s'appelait surtout patience, cette patience déjà si difficile chez les parents et les maîtres élémentaires pour les petits voyants et entendants qui commencent à apprendre, et combien plus ingrate encore pour de misérables petites qui ne possèdent plus que le toucher. Une telle patience n'était nullement ici le train naturel d'une petite âme presque éteinte, mais l'allure voulue d'une grande âme qui se contient. La patience était chez Sœur Marguerite inaltérable, et jamais l'on ne surprit chez l'institutrice un mot ou un mouvement d'humeur. Cette vertu devint vraiment adorable lorsque la maîtresse, pour compléter son enseignement, prétendit donner le langage oral à ses élèves, et pour cela, pendant des quarts d'heure, prenait leurs mains pour les mettre dans sa propre bouche, afin de leur faire tâter la position des dents et de la langue, et les appliquait encore sur sa tête ou sur sa poitrine, pour leur en faire sentir les vibrations.

     Après les preuves qu'elle n'a point cessé d'en donner, l'on n'attend pas que nous insistions sur l'énergie de Sœur Marguerite, sur cette volonté vraie agréablement enveloppée de dehors aimables et gais, mais que rien, on le sentait, ne pouvait faire plier parce qu'elle reposait sur le granit de convictions où la haute raison et la sensibilité profonde paraissaient bien entrer pour parts égales.

     Le cœur de Sœur Marguerite était souverainement aimant. Il se donna tout entier à ses élèves : au 1er janvier, elle remerciait comme pour elle de l'intérêt porté à Marie Heurtin, "car, ajoutait-elle, je vis plutôt pour elle que pour moi." Plus tard, en décembre 1906, lorsque du département de la Loire la lecture d'Une Ame en Prison fit demander à Larnay de recevoir "une enfant de 10 ans atteinte de la triple infirmité depuis l'âge de 17 mois, à la suite d'une fièvre cérébrale", la Sœur indique les démarches officielles à faire, mais elle n'a pas confiance: "Je pense qu'on va échouer en frappant à cette porte. Dieu seul sait pourtant si j'ai le désir, le vouloir d'aider cette petite âme à sortir de son cachot." Et elle ajoute plus loin : "En tout cas, je vous tiendrai au courant de l'admission de cette infortunée pour qui je sens déjà un cœur tout de feu". Il n'y avait pas 2 ans qu'Anne-Marie Poyet était là, lorsque la Sœur, s'apprêtant à aller assister avec Marie seule aux grandes fêtes de Jeanne d'Arc à Poitiers, observait : "Je suis beaucoup privée de ne pouvoir pas en dire un mot à mon Anne-Marie", et, telle la mère la plus aimante, elle écrivait un jour, à cette époque : "Mes deux trésors vont bien."

     Elle était profondément aimée de ses deux chères élèves, aimée aussi de toutes les sourdes-muettes de la vaste maison, de chacune des Sœurs, parmi lesquelles elle comptait plusieurs grandes amies : la plus grande était sans doute la Supérieure, cette vénérable Mère Saint-Hilaire, avec qui elle collabora tous les jours, surtout depuis l'admission, voulue par elles deux, de la terrible petite Marie Heurtin. Aussi la dernière maladie et la mort de la "Bonne Mère", qui s'éteignit le 26 décembre 1909, la frappèrent d'une profonde affliction, et elle écrivait, huit jours après:

     Je vous remercie de votre bon petit mot qui a trouvé facilement le chemin de mon pauvre cœur affligé, mais non abattu ; car la mort, c'est le commencement de la vie, et je ne puis regretter que la vraie vie commence désormais pour ma chère et vénérable amie. Mais malgré tout, la nature cherche ses droits et le moment de la séparation a été bien dur.

    Ce n'est pas étonnant, il y aura 27 ans le 14 juin prochain que nous travaillons la main dans la main, à l'Œuvre de Monsieur de Larnay qu'elle avait comprise du premier coup avec son bon cœur et sa belle intelligence !... (7).

     Ce grand cœur avait de telles ressources qu'il n'arrivait pas, malgré tout, à épuiser tous ses trésors d'affection sur tant d'êtres de la petite ville de Larnay. Un certain nombre de familles le savent bien, à Poitiers et ça et là dans la France, familles privilégiées qui purent se dire les amies de Sœur Marguerite. Qui peindra ce que furent la délicatesse, la fidélité et la vigilance d'une telle amitié, qui formait un rare et idéal prolongement de la famille, — qui savait partager les joies si jeunement, les inquiétudes si fraternellement, — si profondément les épreuves et qui tendait sur chacun de ces groupes amis comme une protection par "le secours constant des prières" ? La chère Sœur s'intéressait au groupe collectivement et à chacun de ses membres en particulier, et elle profitait de toute occasion pour envoyer à chaque foyer ses vœux les plus affectueux, toujours exprimés sous une forme nouvelle, souvent pleine de jeunesse et de poésie ; ainsi, n'est-elle pas toute printanière cette lettre d'avril adressée à la mère d'une nombreuse famille amie:

     Tout le monde a été content de vous revoir ! Tout le monde chante les louanges de Mademoiselle J., tout le monde remercie le Bon Dieu de vous avoir donné une si belle famille et Lui demande de vous la conserver. Bonnes vacances de Pâques nous vous souhaitons. Que les oiseaux de C. vous disent leurs plus belles chansons afin de reposer vos cœurs et vos corps ! Revenez avec des forces nouvelles pour le bien : c'est le vœu de vos fidèles amies. — Salut très cordial à toute la bande...

     Il est d'heureuses familles qui goûtèrent le charme de ce commerce durant 10 ans, 15 ans ou 20 ans, jusqu'à la mort de la chère Sœur, qui les laissa comme un peu seules dans la vie : toutes sont unanimes à proclamer qu'elle fut une incomparable amie.

     Hors Larnay, son cœur débordait de générosité pour les triples infirmes dont elle entendait parler, d'où qu'ils fussent. Un jour que je lui avais envoyé une étude sur les sourds-aveugles d'un pays étranger, elle me répondait :

     Puisse cette "cargaison de misère" inspirer la pitié et l'intérêt afin que l'on vienne en aide à cette cruelle infortune ! Si vous saviez combien il m'est doux de connaître les dévouements qui entourent ces pauvres déshérités... Que le bon Dieu daigne les bénir !...

     

    Un prêtre anglais était venu en 1904 proposer à Larnay un jeune sourd-muet-aveugle de naissance, dont les institutions de garçons ne voulaient pas se charger : la Sœur Marguerite éprouva les plus grands regrets que la Supérieure se refusât à recevoir des petits garçons. Et voici quelle était son impression au sortir de la lecture de documents des Etats-Unis : "Quand je lis le récit des écoles étrangères, il se passe dans mon cerveau quelque chose de l'exubérance de Miss Relier et je me dis : ah ! s'il m'était donné d'aller semer quelques grains de sénevé dans l'âme de ces pauvres infirmes !... Si je n'avais que 25 ans, je demanderais à mes Supérieurs d'aller fonder une école catholique, de l'espèce, à New-York ou à Boston afin d'amener toutes ces intelligences à la vraie lumière."

     Tout ce zèle passionné pour le bien universel, — contraint par le frein religieux, se fondait chez Sœur Marguerite, dans sa vie, dans sa parole comme sur son visage, en une parfaite et inaltérable sérénité, qui était décidément le trait dominant de sa physionomie.

     C'était une sérénité souriante, illuminée, à tout instant, par un rire franchement gai, toujours prêt à jaillir et à éclairer, à la française, les sujets les plus graves. Comme les âmes joyeuses, elle aimait à taquiner, sans blesser, et elle ne se sentait vraiment à l'aise avec ses élèves chéries que du jour où celles-ci comprenaient la plaisanterie: l'on remarquait, dans ses entretiens avec Marie, l'expression amusée de l'infirme qui était toujours à attendre la malice prochaine de sa chère maîtresse.

     Telle était la disposition, pleine d'utilité et de charme pour les autres, où savait se tenir constamment la Sœur Marguerite, en dépit d'un écrasant fardeau d'occupations : direction de tout l'enseignement des 150 sourdes-muettes de l'institution, ré­daction de la plupart des lettres importantes qui partaient de Larnay, direction par correspondance d'un certain nombre d'infirmes soignés dans leur famille, leçons données à certaines enfants sourdes-muettes de Poitiers régulièrement amenées là parleurs parents, très souvent conduite effective de cette énorme maison avec une Supérieure trop souvent malade, de temps à autre lointains voyages pour aller examiner sur place des sourdes-aveugles dont on réclamait l'admission et établir le délicat diagnostic initial si gros de responsabilité (surdi-mutité ou idiotie)..., l'on se demande comment Sœur Marguerite suffisait à tout et trouvait cependant le moyen de consacrer la majeure partie dé son temps à l'absorbante éducation de ses élèves proprement dites, les sourdes-aveugles, et l'on admire le tranquille et aimable accueil invariablement fait par elle à tant de visiteurs tombant à l'improviste sur l'hospitalière maison de Larnay : l'on eût dit vraiment qu'elle attendait ceux-ci et qu'elle n'avait absolument à faire qu'à promener leur curiosité de classe en classe, mais ses intelligentes explications savaient, et le coup ne manquait guère, intéresser les nouveaux venus à l'institution et servir d'ure manière ou de l'autre le bien de ses élèves.

     Ses lettres, écrites presque toujours "à la hâte", révèlent cette grande presse par des mots bien personnels, qui la peignent au vif: l'une d'elles est datée "2 août (au triple galop)". Une autre se termine brusquement ainsi : "La cloche sonne ! la malheureuse, si je pouvais lui arrêter la langue..." Un envoi de renseignements demandés se clôt de la sorte, au mois de janvier: "A la grande hâte et tout en vous faisant mes excuses... Je commence à croire que je n'aurai pas le temps de mourir".

     Hélas ! ce surmenage au contraire devait sans doute en avancer l'heure...

     III 

     Un pareil ensemble, aussi efficace et séduisant de qualités intellectuelles et morales chez la grande institutrice de Larnay trouvait à la fois sa base forte et son délicat couronnement dans les sentiments et les vertus de la religieuse. C'est là, on le comprend, un sujet infiniment difficile qu'il n'est pas permis à un profane de traiter. Il devra se borner à quelques indications sobres sur ce qu'il a vu par lui-même pendant dix ans. et sans lesquelles ce portrait se trouverait être gravement incomplet.

     Point n'est besoin d'avoir été admis aux secrets de la congrégation pour s'être aperçu que Sœur Marguerite était une excellente religieuse, des plus convaincues, aimant sa règle, qu'elle respectait scrupuleusement, aimant son Ordre, sans esprit exclusif, aimant sa maison où elle était entrée si jeune, et se réjouissant, disait-elle, de voir "de plus en plus connue l'œuvre de Monsieur de Larnay". Aussi quand arrivait au 2 février, le renouvellement annuel de ses vœux religieux, elle le faisait disait-elle, "d'une manière libre, volontaire, toute cordiale et toute joyeuse !!! [la joie foncière de l'âme était dans toute cette vie] malgré les mauvais temps et les tristes événements (8)".

     C'étaient les lamentables années de la politique antireligieuse, et le grand arbre de l'Ordre de la Sagesse était frappé par la cognée officielle de toutes parts. Voici quels nobles accents arrachent à la religieuse ces blessures qui font saigner son cœur : "Le bon Dieu tire le bien du mal et déjà beaucoup de bien se fait par nos chères exilées, mais la France a besoin aussi d'âmes dévouées, sacrifiées et immolées!..." Et, l'année suivante : "... La Providence a-t elle voulu choisir cette verge pour nous fustiger ?... Ah ! si je savais faire des vœux à l'envers, ils seraient bien pour ... U, V, X, Y, Z. — Mais, non, Jésus Christ nous apprend qu'il faut traiter en amis ceux qui nous persécutent, et sûrement, il n'y a dans nos cœurs que douceur et mansuétude, à l'exemple de notre divin Modèle."

     L'âme si richement aimante de Sœur Marguerite vivait avant tout de l'amour de Dieu, qu'elle a si bien su faire passer à ses élèves, au point qu'une visiteuse protestante de Larnay a résumé ainsi pour l'Amérique son impression sur Marie Heurtin : "On peut lui appliquer avec un léger changement, les belles paroles décrivant Fanny Crosby, la poétesse : Elle est une jeune fille aveugle dont le cœur peut voir splendidement dans l'éclat céleste de l'amour de Dieu". L'on sent si bien que Marie "vit en la vraie présence de Dieu, — dans un monde de lumière et d'harmonie dont nous osons à peine nous faire une idée. Il y a en elle quelque chose qui n'est déjà plus de la terre (9)." Ces sentiments surnaturels lui venaient de sa maîtresse qui ressentait elle-même les jouissances les plus sincères et les plus intimes dans les offices de la radieuse chapelle de Larnay, surtout ceux ou le Saint-Sacrement paraissait à ses yeux : au mois de juin elle parle de "la délicieuse octave à Jésus-Hostie." Un autre jour, elle s'écrie pleine d'enthousiasme : "Hier nous avons eu une journée délicieuse du côté du Ciel !", et, quand l'Hostie est exposée, dans un cœur-à-cœur plein d'effusion, elle nomme toutes les personnes amies "au Dieu qui console et qui bénit, dit-elle, surtout les plus éprouvés".

     L'on comprend que, animée par une pareille foi, la religieuse, qui savait pourtant si utilement s'occuper sur cette terre, nourrissait un ardent désir du ciel.

     Nos retraites, écrit-elle un jour du mois d'août, commencent le 8 courant : vous voyez qu'à Larnay nous n'avons jamais de vacances. Aussi comme les vacances du Ciel seront douces !... Que je les désire ! non pas pour être délivrée des vicissitudes de cette vie, non, ce serait lâcheté, mais pour voir enfin, jouir et comprendre (sic) cette divine Bonté et Beauté dont on nous parle en termes si obscurs ici-bas...

     Sœur Marguerite sait que, pour arriver à ce divin bonheur, la route est malaisée, cette âme naturellement allègre connaît à fond la science de la souffrance, qui est le fond de la science morale du christianisme :la souffrance, qui, par l'union volontaire avec Dieu, procure déjà le bonheur terrestre et prépare très directement l'autre. C'est cette science des sciences, la plus utile de toutes, qu'elle a su avant tout inculquer à ses élèves et dont elle parlait volontiers, sans le moindre pédantisme théologique, et même d'ordinaire avec une pointe d'humour pleine de saveur. Ainsi un jour elle constate que la misère, qui est partout, comme dit la chanson, "est en plein à Larnay", mais aussi "heureusement que de cette sorte de misère on peut retirer une grande richesse." Une autre fois :

     Nous avons eu de gros ennuis. Hélas ! ils ne sont pas finis ; mais pourquoi désirer d'en voir la fin, puisque les ennuis fortifient notre vie spirituelle. Nous allons commencer, je crois, une nouvelle période où les occasions ne manqueront pas de mettre a l'épreuve notre vie de foi par des exercices d'abnégation et de sacrifice : c'est le Creuset divin...

     C'est ici comme dans la romance : Rose et Chardon. Tout n'a pas été chardon dans notre sillon, il a fleuri quelques roses. La visite si bienveillante de Monsieur X. en a été une...

     De cette manière toute brave d'accueillir et même d'embrasser la souffrance, la Sœur Marguerite on peut l'affirmer (si paradoxal que cela paraisse), fut pleinement récompensée, dès ce monde, par le complet bonheur que sa vie lui donnait : elle le ressentait avec intensité et l'exprimait sans ambages, avec son ordinaire franchise. Ce sera là un trait suprême qui achèvera sans doute de nous la peindre :

     ... Anne-Marie sera aussi, je crois, écrivait-elle, une autre Marie Heurtin. Elle est vraiment intéressante et attachante. Que vous dire? Je suis réellement la plus heureuse personne du monde. Cachée dans mon petit coin, j'éprouve un bonheur bien grand d'avoir à travailler près de petites âmes bien neuves. Je ne fais guère attention à d'autres bruits, car, vous savez : avec les sourds on devient sourd...

     A quelques mois de distance la même formule presque, d'un enthousiasme si jeune, se retrouve sous sa plume : "La vraie joie naît d'une bonne conscience. Je me crois, en effet, la plus heureuse du monde, puisque Dieu est tout à moi et que Dieu seul peut combler tous les désirs. Les miens sont d'être uniquement à Lui !"

     Puissent ces divers traits donner quelque idée de l'ardente et sage vie intérieure de la Sœur Marguerite ! Sachant qu'on doit toujours fuir les apologies et qu'il faut des ombres, pour le relief, aux tableaux, j'en ai cherché pour cette esquisse, longuement et vainement : en toute franchise, après avoir vécu dix ans près d'elle, je ne sais absolument pas ce qui pourrait ressembler à la moindre faiblesse, chez elle de n'importe quel côté, ni où il conviendrait de limiter l'éloge.

     Il nous reste donc, pour finir, à rassembler les quelques dates qui forment l'armature matérielle de cette courte carrière et à voir par quelles souffrances elle se couronna.

     La Sœur Marguerite, entrée à Larnay, à 21 ans, en 1881, avait donc fermé les yeux à son initiatrice, Sœur Sainte-Médulle, lorsque Marie Heurtin lui fut amenée. L'instruction proprement dite de la jeune fille dura, comme on le verra plus loin, une dizaine d'années, de 1895 jusque vers 1905, sans que quelque progrès ait jamais cessé depuis de s'ajouter aux précédents.

    La Sœur commençait à être moins absorbée par sa première élève lorsqu'on lui signala Anne Marie Poyet ; et nous savons avec quelle ardeur, dans l'hiver de 1906, elle s'apprêtait à recevoir la nouvelle venue, qui fit son entrée à Larnay en juillet 1907. Sœur Marguerite n'eut pas trois ans à lui consacrer : pendant ce court espace de temps elle lui donna tous les éléments de l'instruction, l'initia aux connaissances matérielles et réussit, dès l'été de 1909, à l'enrichir de l'idée de Dieu. Elle préparait activement son année 1910, qui brillait d'avance à ses yeux d'un particulier éclat : deux dates surtout en formaient les points lumineux, en été la première communion d'Anne-Marie, en automne l'entrée de la petite sœur de Marie, Marthe Heurtin, dont elle avait décidé elle-même de commencer à instruire les huit ans, au mois d'octobre, et elle aimait à parler de ces deux tout proches événements dont la perspective l'enchantait.

     Au printemps de 1908 Marie Heurtin avait été gravement malade d'une grippe infectieuse, qui laissa son visage amaigri. Nous exprimions nos inquiétudes à la Sœur qui nous répondait avec sa franchise : "Voyez-vous, l'essentiel est que je ne parte pas avant elle : que deviendrait-elle, la pauvre petite ?"

     L'année suivante, ce fut la Sœur qui eut quelques ennuis de santé : on ne les savait jamais par elle, sinon qu'elle en plaisantait quelquefois. Son âge qui n'était pas avancé (49 ans), son air resté très jeune, son teint toujours légèrement coloré, son infatigable activité qui ne diminuait en rien ne laissaient pas la plus légère inquiétude effleurer à son sujet les nombreux amis de l'institution. Cependant quelques aveux surprenants lui échappaient dans ses lettres. Elle écrivait en août :

     Je ne m'aperçois pas que je donne ni mon intelligence ni mon cœur à l'œuvre que j'adore, mais je sens beaucoup que je donne mes forces physiques.

     En septembre, tout en soignant sa Supérieure gravement malade, elle prit une bronchite qui l'épuisait, et le 7 octobre, d'une écriture altérée, elle m'écrivait cette belle et noble lettre de souffrance, la seule que je veuille transcrire en entier parce qu'elle éclairera encore une fois ce grand cœur, et dont la publication, je l'espère, me sera pardonnée :

     N.-D. de Larnay, 7 octobre 1909.

     MONSIEUR,

     D'après votre lettre, je vois que vous n'avez pas compris la gravité du mal dont notre Mère Supérieure est atteinte. Elle est alitée depuis un mois et je ne sais quand elle pourra descendre ..

     Moi, je suis excessivement fatiguée de cette bronchite qui dure toujours, je fais tous mes efforts pour rester debout et garder la sérénité de mes traits, avec un renfort de douceur afin de dissimuler la souffrance et de réconforter les pauvres autres…Mais quelle force d'âme il faut !

     Que je suis heureuse que vous ayez fini votre travail. Ce poids qui décharge vos épaules me soulage moi-même, et c'est de grand cœur que je vous envoie à nouveau, un bien cordial merci pour tout ce que vous faites pour ce cher Larnay.

     Aussitôt que je le pourrai, je vous enverrai quelques lignes sur nos vieilles ; mais à présent nous avons la retraite et je m'occupe des jeunes filles du monde qui, elles aussi, ont grand besoin de secours.

     Nous avons une belle rentrée : onze nouvelles sourdes-muettes. Anne est rentrée avec joie et écrit à ses parents aujourd'hui qu'elle est contente d'avoir retrouvé ses maîtresses et Larnay...

     A Dieu ! restons calmes et résignés sous la main du grand Maître qui nous aime et nous visite à sa façon.

     Mon plus affectueux respect, ma profonde estime à Madame votre Mère. Je prie pour elle. Qu'elle demande pour moi la grâce actuelle...

     Lorsque nous la retrouvâmes à l'entrée de l'hiver, elle gardait sa brillante mine, mais elle toussait fréquemment, seul indice de son état physique : la bronchite la tenaillait sans relâche. Elle répondait en riant aux supplications du médecin et de ses amis d'avoir à se ménager.

     Elle ne retranchait pas une de ses multiples occupations, encore accrues par la continuation de la maladie de sa Supérieure, qui succomba, nous l'avons vu, le lendemain de Noël, lui causant une grande douleur.

     Mais, acceptant comme toujours le sacrifice, elle se remettait joyeusement à l'œuvre : Anne-Marie était en plein apprentissage de la parole et s'en tirait déjà fort bien ; Sœur Marguerite commettait pour elle l'imprudence de poursuivre dans cette voie, et, lorsqu'elle répétait indéfiniment les nouveaux souffles, pour les faire comprendre par tous les moyens à son élève, un peu de sa vie s'écoulait dans chacune de ses leçons. Un jour de la fin de cet hiver, elle me faisait entendre avec joie la parole orale, très vibrante et timbrée d'Anne-Marie, tandis que la voix de la maîtresse se trouvait être totalement voilée : je lui en fis la remarque. Elle rit encore en me disant : "Je lui transmets la parole, vous voyez, elle l'a, et il est tout naturel qu'elle me la prenne et que je ne l'aie plus". La grande institutrice fut véritablement la martyre de l'enseignement des sourds-aveugles.

     Je reçus sa dernière lettre le 18 février, ce n'était qu'un billet "laconique, disait-elle, il le faut, car nous sommes en plein carême et en pleine retraite". Il s'agissait de l'apparition de la 4e édition des Ames en Prison, à laquelle nous collaborions ensemble depuis 18 mois, qu'elle pressait perpétuellement de tous ses vœux et dont elle me demandait alors quelques exemplaires qu'elle avait déjà promis. J'ai tout lieu de croire que ce fut une joie pour elle de saluer cet aboutissement de notre long travail en commun.

     Au commencement de 1910, se sentant fatiguée à fond, Sœur Marguerite s'ouvrit, pour la première fois, à sa nouvelle Supérieure, de son désir d'aller se reposer, quelques semaines, à Pâques, dans le Midi, ce qui lui fut promis. Mais la veille de la fête, un refroidissement lui amena une nouvelle bronchite, et elle dut bientôt se renfermer dans sa chambre, qu'elle aimait parce qu'elle se trouvait à proximité de tout son cher peuple de sourdes-muettes. Chaque jour elle exigeait la montée auprès d'elle de Marie et d'Anne-Marie, et, de son fauteuil ou de son lit, elle leur donnait encore leur leçon, qu'elle qualifiait de ce mot, qui allait prendre une tragique ironie : "c'est ma vie" !

     En dépit de ses gaietés encore avec ses sœurs en religion, elle était grave, pleurait parfois en silence, mais n'entrevoyait point encore la réalité.

     La congestion pulmonaire s'étant déclarée la fit changer de chambre, par crainte de la contagion pour les sourdes muettes : quitter sa chambre familière et aimée lui fut très dur (qui ne le comprendrait?), ce fut un premier sacrifice à ses élèves.

     L'on était arrivé au jeudi de Quasimodo : le médecin était reparti sans inquiétude, mais pendant l'après-midi, la physionomie de la malade subit les plus inquiétants changements L'aumônier appelé en hâte vint donc avertir Sœur Marguerite que le moment était venu pour elle de se préparer au grand passage. Elle eut une seconde de vive surprise ; elle ne se croyait point si bas, et puis, elle aurait tant voulu, ajouta-t-elle, faire faire la première communion d'Anne-Marie et commencer Marthe ! Alors elle fit simplement et héroïquement, en grande chrétienne, en parfaite religieuse qu'elle était, - le sacrifice de sa vie, le sacrifice aussi (c'est la forme que prend le regret de la vie dans les hautes âmes) du bien qu'elle rêvait de réaliser encore.

     Le soir à 8 heures, elle reçoit l'Extrême-Onction. Elle veut dire adieu à toutes ses compagnes, et, comme les 30 Sœurs de Larnay ne peuvent toutes tenir dans sa chambrette, elle les fait défiler auprès de son lit afin de pouvoir à chacune serrer tendrement la main, et elle les fait sourire une dernière fois. Elle accepte le sacrifice de ne pas dire adieu à ses élèves chéries, qui sont dans un âge trop tendre pour subir de pareilles émotions.

     On lui a promis la Communion pour le lendemain matin. Mais, à 4 heures de la nuit, se sentant faiblir, elle demande que l'on hâte la venue du divin Ami. Elle le reçoit, et se donne toute à sa dernière action de grâces, dont on peut soupçonner l'infinie ferveur chez elle qui avait, avant tout, la dévotion à Jésus-Hostie... Elle perd connaissance à 8 heures, et expire à midi, le vendredi de Quasimodo, 8 avril 1910.

     Quelle vie ! quelle mort !

     Le dimanche matin, qui était la fête du Bon Pasteur, nous l'avons donc conduite dans la chapelle où depuis 30 ans elle avait tant et avec tant de bonheur prié ; puis entre la double haie des arbres du verger en fleurs, escortée par ses 150 élèves sourdes-muettes, les aveugles, les sourdes-aveugles en pleurs, et par une simple poignée d'amis, elle s'est avancée vers sa dernière demeure, parmi le bouquet de cyprès du cimetière de Larnay.

     Elle repose à présent sous l'humble tertre pareil à celui de toutes les autres religieuses, sous croix de bois où sont peints ces simples mots, si simples qu'ils ne peuvent pas l'être plus :

     Ci-gît

     Sœur Sainte-Marguerite, Fille de la Sagesse, décédée

     le 8 avril 1910, à l'âge de 50 ans, dont 31 de Religion.

     Priez

     pour

     Elle

     Le petit tertre, planté d'un humble rosier blanc, se fleurit selon la saison, outre les roses, de primevères ou de pensées, et aussi, en tout temps, des prières que viennent y déposer souvent ses élèves, ses Sœurs et ses admirateurs, — particulièrement Marie Heurtin, qui y va fréquemment à l'heure de sa récréation.

     Et c'est tout. Pas un honneur officiel ne fut rendu à une pareille éducatrice. Je pense que les innombrables Français et Françaises qui portent du violet ou du rouge à leur boutonnière ressentiront un peu de confusion en apprenant que nulle tache rouge ou violette ne vint jamais étoiler la blanche guimpe de Sœur Marguerite. Je sais un ancien Président du Conseil qui pensa sincèrement, un jour, à lui faire donner... les palmes académiques : une pareille entreprise fut sans doute au-dessus de son pouvoir... Elle-même était bien au-dessus de tous ces rubans. Elle ne souhaita jamais rien, et les quelques récompenses de choix qui l'atteignirent ne la troublèrent d'aucune sorte : elle s'en réjouit simplement pour l'Eglise, pour la France, pour la Sagesse et pour Larnay. Elle eut les éloges du pape Léon XIII dans une lettre privée, un prix Montyon de l'Académie française en 1899, sur le rapport de Ferdinand Brunetière, la couronne civique en or de la Société d'Encouragement au Bien en 1903, les applaudissements de l'Académie des Sciences morales et politiques à qui fut communiquée sa Méthode en avril 1909.

     Le public des deux mondes connut heureusement et bénit son nom, et de nombreux témoignages en toutes les langues ont, après sa mort, unanimement salué sa mémoire. Nous nous bornerons à en détacher 3 : d'abord, en français, la conclusion d'un article nécrologique publié en mai 1910 par la Revue générale de l'Enseignement des Sourds-Muets, sous la signature de M. E Drouot, professeur à l'institution nationale des Sourds-Muets de Paris :

     La Revue générale rend un hommage ému à la mémoire de cette vaillante institutrice française qui honora d'une façon si digne l'enseignement des sourds-muets et dont le nom mérite de figurer à côté de ceux de Michel de l'Epée, de Sicard, de Bébian, de Valade-Gabel, pour ne citer que les plus illustres.

    Le Dr G. Riemann, professeur royal de sourds-muets de Berlin, directeur de la grande institution des sourds-aveugles à Nowawes, nous écrivait dès le 20 avril 1910:

    Il m'a été profondément douloureux d'apprendre que la Sœur Sainte-Marguerite avait été forcée d'abandonner son œuvre, à laquelle elle a rendu de si grands services. Puisse-t-elle avoir une éternelle récompense ! Exprimez aussi, je vous prie, à la Supérieure du couvent ma cordiale sympathie.

    Un Italien, correspondant parisien du journal de Turin Il Momento, consacrait, le 6 mai, à la Sœur un important article, intitulé : Une héroïne. L'Educatrice des Sourds-Muets-Aveugles.

    Il débute ainsi : ;

    Une petite sœur héroïque a été enterrée, à Larnay, silencieusement, au milieu du bruit des luttes électorales...

    A 18 ans, elle était entrée dans un hospice d'aveugles et avait appliqué son cœur d'apôtre à chercher une méthode nouvelle qui soulagerait ces infortunés.

    Elle avait ainsi réussi à former un type d'enseignement unique au monde pour le plus grand profit des sourds-muets et aveugles de naissance...

    Ce concert des spécialistes du monde entier ne fait que rendre justice. La religieuse bretonne à la volonté si tenace, à la sensibilité si riche voilée d'une parfaite sérénité, eut vraiment le génie de l'enseignement des triples infirmes. Elle fait honneur à l'humanité, comme elle fait honneur (c'était sa seule ambition) à l'habit religieux qu'elle portait avec une si grande dignité. Elle fut vraiment de la race si activement française et au plus haut degré sympathique à tous, des Vincent de Paul et des Sœur Rosalie. En France, si l'abbé de l'Epée a fondé l'enseignement des sourds-muets, celui des sourds-muets-aveugles, tel sera le verdict de la froide histoire, a été organisé par la Sœur Marguerite.

    Notes

    1. son véritable nom de religion est Sœur Sainte-Marguerite mais la foule qui n'aime pas les vocables longs, et aujourd'hui moins que jamais (elle disait déjà au 17e siècle "Monsieur Vincent") a commencé de raccourcir le nom de la grande éducatrice. Nous faisons comme elle, persuadé que les progrès de la popularité de l'illustre religieuse n'en courront que plus vite.

    2. Voir la poétique "Légende de Saint Kadok" dans la Légende celtique et la Poésie des cloîtres en Irlande, en Cambrie et en Bretagne, par le vicomte Hersart de la Villemarqué, membre de l'Institut. Paris, Didier, 1864, p. 125-227.

    3. Larnay, Auray, Orléans, Lille, Laon, Besançon et Toulouse.

    4. Voir "Marthe Obrecht".

    5. Yvonne Pitrois, The Heurtin Family. (VOLTA REVIEW, mars 1911, p. 735).

    6. Voir : "Une Ame en Prison".

    7. La Mère Saint Hilaire, qui n'était que la 2ème Supérieure de Larnay, entra en charge le 14 juin 1883, deux ans seulement après l'arrivée de la Sœur Marguerite.

    8. Les points d'exclamation sont d'elle.

    9. Yvonne Pitrois. The Heurtin Family (Volta REVIEW, mars 1911. p. 748-749).

    source :  "Ames en prison", 1934